{"id":1040,"date":"2022-07-07T23:05:52","date_gmt":"2022-07-07T21:05:52","guid":{"rendered":"https:\/\/leseffrontes.fr\/?p=1040"},"modified":"2024-01-21T16:16:51","modified_gmt":"2024-01-21T15:16:51","slug":"elles-et-lui-florence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/2022\/07\/07\/elles-et-lui-florence\/","title":{"rendered":"Elles et Lui&nbsp;: Florence"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00c0 son sourire, quand il l\u2019aper\u00e7ut, Martin comprit que la soir\u00e9e serait une catastrophe. Il \u00e9tait venu la chercher \u00e0 la sortie du m\u00e9tro Malakoff-Plateau-de-Vanves \u00e0 20h00 pr\u00e9cise. Elle \u00e9tait en retard. Une manie. Martin attendait toujours, en tentant de se convaincre que \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas de sa faute \u00e0 lui. Il ne savait pas \u00eatre en retard. Il ne savait pas comment \u00ab\u00a0se laisser aller\u00a0\u00bb. Florence apparut en bas de l\u2019escalator \u00e0 20h30. Son expression, brutale et candide, comme l\u2019annonce d\u2019un cessez-le-feu, fit office d\u2019explication quand elle l\u2019embrassa sur les joues. Ce soir, c\u2019\u00e9tait fini entre eux. Pourquoi\u202f? Parce que\u2026 Pour solde de tout compte, Martin eut le droit \u00e0 une moue pliss\u00e9e et d\u00e9daigneuse. Elle lui prit la main et le tra\u00eena \u00e0 sa suite. Sa vie \u00e9tait dor\u00e9navant sans lui. La soir\u00e9e allait \u00eatre un d\u00e9sastre.<\/p>\n\n\n\n<p>Des amis de Martin \u00e9taient \u00e0 Paris pour la semaine. Doug et Dennis \u00e9taient deux Am\u00e9ricains, p\u00e9d\u00e9s, p\u00e9p\u00e8res et d\u00e9mocrates. Ils \u00e9taient log\u00e9s par une autre amie, voisine de rue, Louison. Doug et Dennis vivaient au nord de New York, \u00e0 une heure de train du centre de Manhattan, pr\u00e8s du Canopus Lake, dans une agr\u00e9able maison \u00e0 \u00e9tage du si\u00e8cle dernier qu\u2019ils avaient meubl\u00e9e et d\u00e9cor\u00e9e d\u2019antiquit\u00e9s ramen\u00e9es de leurs voyages \u00e0 travers le monde. Un drapeau am\u00e9ricain et un jacuzzi accueillaient les visiteurs. Tous les ans ils venaient en Europe. Passant par Paris, ils rendaient visite \u00e0 Louison et Martin. Avec Louison, Florence, qu\u2019elle rencontrait pour la premi\u00e8re fois, fut civile et courtoise. Avec Doug et Dennis, elle fut plus aimable encore. Florence \u00e9tait toujours accorte avec les hommes. Elle \u00e9tait la cadette d\u2019une fratrie de trois enfants. Ses deux fr\u00e8res \u00e9taient plus \u00e2g\u00e9s et il y avait entre elle et l\u2019a\u00een\u00e9 une diff\u00e9rence de quinze ans. Le p\u00e8re de Florence tenait une concession automobile pour une marque italienne de luxe. Sa m\u00e8re \u00e9tait femme au foyer. Ils vivaient \u00e0 Maisons-Alfort dans un pavillon vide et trop grand maintenant que les deux gar\u00e7ons \u00e9taient partis. Florence \u00e9tait une brune piquante, \u00e9lanc\u00e9e et bien charpent\u00e9e. Sportive, elle avait un corps de danseuse, ne serait-ce sa poitrine volumineuse et ses genoux cagneux. Elle avait un charmant petit nez en trompette, des yeux marrons et pleins de vie qu\u2019elle vrillait dans les v\u00f4tres le temps qu\u2019il faut pour vous donner l\u2019impression que vous \u00eates la personne du moment. \u00c7a marchait toujours. Son sourire \u00e9tait d\u2019une rare tra\u00eetrise. Large et franc, son visage devenait merveilleux quand elle souriait. Elle souriait souvent. Elle aimait s\u2019asseoir pr\u00e8s de vous et poser sa main sur votre genou, comme pour attirer votre attention sur ce qu\u2019elle regardait. Elle montrait beaucoup de familiarit\u00e9 avec les inconnus. Sans inhibitions, sa libert\u00e9 de ton et ses relations avec les hommes \u00e9taient \u00e0 y regarder de plus pr\u00e8s ce qu\u2019elle avait de mieux. Il n\u2019y a pas de surprise, en g\u00e9n\u00e9ral les gens ont l\u2019air d\u2019\u00eatre ce qu\u2019ils sont. Florence \u00e9tait une sotte charmante et creuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9tait n\u00e9e \u00e0 Maisons-Alfort mais avait grandi \u00e0 Chartres o\u00f9 elle avait \u00e9tudi\u00e9 la danse classique avant de suivre ses parents de retour en banlieue. \u00c0 la suite d\u2019une op\u00e9ration b\u00e9nigne \u00e0 la hanche qui avait rat\u00e9, Florence avait troqu\u00e9 la danse pour le th\u00e9\u00e2tre. Elle \u00e9tait une actrice id\u00e9ale pour le boulevard et la com\u00e9die l\u00e9g\u00e8re. Martin et elle avaient li\u00e9 connaissance en Bretagne au r\u00e9veillon de nouvel an. Martin \u00e9tait un bel homme brun mais sans conviction, d\u2019une r\u00e9gularit\u00e9 \u00e9crasante. Si l\u2019on chiffre la beaut\u00e9 de tous les hommes d\u2019un pays, et si on fait la moyenne de tous ces param\u00e8tres, le r\u00e9sultat serait la beaut\u00e9 pond\u00e9r\u00e9e de Martin. Tr\u00e8s exactement, \u00e0 la troisi\u00e8me d\u00e9cimale pr\u00e8s. Martin n\u2019\u00e9tait particulier en aucune situation. Il n\u2019\u00e9tait beau sous aucun \u00e9clairage et aucun v\u00eatement ne lui allait parfaitement, aucun ne le distinguait. Ni gros, ni maigre, ni grand, ni laid, il \u00e9tait bien b\u00e2ti, modeste et d\u2019une solide d\u00e9licatesse qui le faisait ne froisser personne et laisser peu de trace dans les m\u00e9moires. Quand Florence vint poser sa main sur sa jambe, lors de ce fameux r\u00e9veillon, Martin ressentit une fi\u00e8vre. Le frisson choquant de l\u2019erreur, l\u2019\u00e9moi anormal de l\u2019homme moyen abord\u00e9 par une jolie femme. Il se passait quelque chose d\u2019impossible et de tragique.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Florence, les choses auraient d\u00fb en rester l\u00e0. Son geste tenait du r\u00e9flexe et de la manie. Seulement voil\u00e0, ce soir, il n\u2019y avait personne de plus disponible que Martin. Et Florence, avait d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment besoin d\u2019\u00eatre rassur\u00e9e. Il arrive, en d\u2019\u00e9tonnantes circonstances, que les montagnes se rapprochent. Martin, c\u00e9libataire falot et assidu, Florence, s\u00e9ductrice maladive et d\u00e9sempar\u00e9e ne devaient pas se conna\u00eetre autrement que dans la distance des certitudes. De temps \u00e0 autre le banal r\u00e9ussit un coup d\u2019\u00e9clat. Florence et Martin se revirent \u00e0 Paris et entam\u00e8rent une liaison suivie. Opini\u00e2tre, Martin y croyait. Florence n\u2019avait, somme toute, rien d\u2019autre \u00e0 faire. Cette cruelle indiff\u00e9rence allait devenir le ciment solide de leur relation bancale et asym\u00e9trique. Tr\u00e8s vite Martin se vautra dans un amour poisseux de chien errant. Tr\u00e8s vite il avoua sa flamme \u00e0 Florence qui d\u00e9j\u00e0 regardait ailleurs. Une semaine venait de s\u2019\u00e9couler et elle lui \u00e9crivit que tout \u00e9tait fini. Une belle lettre facile que Florence, peu habitu\u00e9 \u00e0 en faire autant, trouva \u00e9l\u00e9gant de terminer avec ces mots&nbsp;: \u00ab&nbsp;Bient\u00f4t, je le sais, je vais te faire souffrir et tu ne le m\u00e9rites pas.&nbsp;\u00bb Martin trouva \u00e7a tr\u00e8s beau et en d\u00e9duit l\u2019inverse. Il insista. \u00c0 partir de l\u00e0, Florence et Martin all\u00e8rent de rencontre p\u00e9nible en r\u00e9conciliation br\u00fblante. Dans la pratique il se r\u00e9v\u00e9la \u00eatre un amant de premi\u00e8re. Ce qui n\u2019est pas courant, Florence en convenait. Ce fait \u00e0 lui seul justifia qu\u2019elle le gard\u00e2t \u00e0 proximit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Au moment de l\u2019ap\u00e9ritif d\u00e9j\u00e0, l\u2019atmosph\u00e8re \u00e9tait tendue. Florence, volubile, encha\u00eenait les platitudes aux souverains poncifs. Martin se renfrognait et buvait beaucoup. Les efforts de Louison pour le d\u00e9rider ne donn\u00e8rent rien. Doug et Dennis montraient les achats qu\u2019ils avaient fait aux puces de la Porte de Vanves et Florence riait bruyamment. Au fromage, Martin s\u2019\u00e9clipsa pendant une petite demi-heure. Florence ne pr\u00eata pas attention \u00e0 lui quand il revint. C\u2019est apr\u00e8s le dessert que les choses se g\u00e2t\u00e8rent, ils d\u00e9cid\u00e8rent d\u2019aller faire une promenade digestive le long du fleuve. La journ\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 exceptionnellement ensoleill\u00e9e pour la saison et la nuit avait la douceur d\u2019un oreiller de plumes. Florence avait attrap\u00e9 Dennis par le bras et lui faisait la conversation dans un anglais musical. Louison et Doug parlaient fort de politique internationale. Martin tra\u00eenait derri\u00e8re, la t\u00eate dans les \u00e9paules ruminant pour lui seul. Florence ne pouvait pas promettre, se disait-il, puis-je lui pardonner&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019encoignure d\u2019un pont, il aper\u00e7ut un couple de pigeons en train de se reproduire. \u00ab&nbsp;Sexuellement, la vie des b\u00eates doit \u00eatre plus supportable que la mienne&nbsp;\u00bb, pensa-t-il. Martin s\u2019arr\u00eata un instant. D\u2019un \u0153il cr\u00e9tin, abruti par le vin, il fixait le couple de volatiles. Un troisi\u00e8me pigeon rodait \u00e0 proximit\u00e9. \u00ab&nbsp;Il attend son tour. Je le comprends, il n\u2019a aucune chance.&nbsp;\u00bb Le pigeon solitaire avait une patte plus courte que l\u2019autre et claudiquait vers lui. Martin ne bougeait pas, du fond de ses poches il tira quelques miettes de pain et les laissa tomber \u00e0 ses pieds. Le pigeon en confiance, s\u2019avan\u00e7a vers lui. Un groupe de touristes japonais descendaient de leur car. Martin ne les entendit pas s\u2019approcher. Il leva son pied et d\u2019un coup bien ajust\u00e9 fit \u00e9clater la t\u00eate du pigeon boiteux devant la cam\u00e9ra num\u00e9rique d\u2019une Japonaise horrifi\u00e9e qui se mit \u00e0 hurler. Ses amis \u00e9taient loin, mais ils tourn\u00e8rent la t\u00eate vers la source du bruit. Martin les rejoignit en vitesse pour se couvrir de leur nombre.<\/p>\n\n\n\n<p>La Japonaise expliquait, furieuse certainement, ce qui venait de se passer. Elle montrait Martin qui lui tournait le dos. Elle montrait le pigeon, puis elle montrait Martin encore. Florence comprit, on ne sait comment. \u00ab\u00a0Esp\u00e8ce de tar\u00e9\u00a0!\u00a0\u00bb cria-t-elle. Doug et Dennis ne disaient rien, \u00e9trangers ils \u00e9taient, \u00e9trangers ils tenaient \u00e0 le rester. Demain ils seraient \u00e0 Prague. Louison comprenait aussi. Elle comprenait que Martin \u00e9tait un ami de longue date et qu\u2019au nom de leur amiti\u00e9, il convenait de ne pas juger. Un bateau-mouche passa et inonda le quai d\u2019une lumi\u00e8re blanche et dure. Florence ne d\u00e9col\u00e9rait pas\u00a0: \u00ab\u00a0T\u2019es qu\u2019un connard\u00a0! un gros connard\u00a0!\u00a0\u00bb Martin ne disait rien. Il tourna vers elle des yeux empourpr\u00e9s par l\u2019alcool, cherchant un pardon ou une explication qu\u2019elle ne donnera jamais. Les deux Am\u00e9ricains voulaient rentrer, la balade n\u2019\u00e9tait plus \u00e0 leur go\u00fbt. Les Japonais \u00e9taient partis. Le quai avait \u00e9t\u00e9 rendu \u00e0 la nuit \u00e9lectrique. \u00ab\u00a0T\u2019as pas fini de me regretter, disait Florence, tu vas t\u2019en souvenir, crois-moi\u00a0!\u00a0\u00bb Sa col\u00e8re magistrale \u00e9tait d\u00e9concertante, presque lucide. Douch\u00e9 par ce d\u00e9ferlement de haine, Martin releva son regard de sa chaussure souill\u00e9e de sang. Il cherchait ses cigarettes mais ne les trouvait pas. Il garda ses mains au fond de ses poches. Sur ces entrefaites Florence se pr\u00e9cipita sur lui et leva son bras, sa main claqua comme un coup de tonnerre dans un ciel serein. Martin ne cilla pas. \u00c0 quelques m\u00e8tres de lui, Louison ne bougea pas non plus. Florence esquissa une r\u00e9v\u00e9rence gracieuse mais d\u00e9plac\u00e9e et prit l\u2019escalier vers le boulevard Saint-Michel.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 son sourire, quand il l\u2019aper\u00e7ut, Martin comprit que la soir\u00e9e serait une catastrophe. 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