{"id":1129,"date":"2022-10-30T15:12:00","date_gmt":"2022-10-30T14:12:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leseffrontes.fr\/?p=1129"},"modified":"2024-01-21T16:15:19","modified_gmt":"2024-01-21T15:15:19","slug":"elles-et-lui-tina-et-murielle-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/2022\/10\/30\/elles-et-lui-tina-et-murielle-2\/","title":{"rendered":"Elles et lui&nbsp;: Tina et Murielle (2)"},"content":{"rendered":"\n<p>(Suite de la <a href=\"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/2022\/09\/26\/elles-et-lui-tina-et-murielle-1\/\">premi\u00e8re partie<\/a>)<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je l\u2019ai rencontr\u00e9e au bureau. C\u2019\u00e9tait une stagiaire de ce con de Dufour.&nbsp;\u00bb L\u2019\u00e9vocation de son employ\u00e9 envoie Charles dans les souvenirs. Il l\u00e8ve son verre vide et avant qu\u2019il ne soit redescendu, une fille de la <em>Porte Sublime<\/em> l\u2019a rempli \u00e0 nouveau. \u00ab&nbsp;Dufour est un con. Mais il a deux qualit\u00e9s&nbsp;: C\u2019est un p\u00e9d\u00e9 \u2013 c\u2019est important les p\u00e9d\u00e9s dans la mode \u2013 et il a le nez pour rep\u00e9rer la chatte fra\u00eeche.&nbsp;\u00bb Charles attire une fille \u00e0 lui. Sa virilit\u00e9 n\u2019est que posture et ses propos sont plus d\u00e9risoires que cyniques. La triste v\u00e9rit\u00e9 est qu\u2019il n\u2019avait jamais tromp\u00e9 sa femme avant de la rencontrer. La stagiaire de ce con de Dufour s\u2019appelle Murielle et ce n\u2019est pas une stagiaire mais une doctorante en sociologie. Comme tous les \u00e9tudiants de son amphi elle a lu <em>La cha\u00eene<\/em> et comme tous les autres, elle a mis ce livre en bonne place sur sa table de chevet. Quand il la voit pour la premi\u00e8re fois, Charles ne fait pas attention, les stagiaires n\u2019ont pas d\u2019existence. Ils ne restent pas assez longtemps pour que Charles s\u2019embarrasse la t\u00eate. La deuxi\u00e8me fois, au cours d\u2019une r\u00e9union, c\u2019est Dufour qui l\u2019a pouss\u00e9e du coude. Parce que ce con de Dufour n\u2019en est pas un. La petite Murielle est une pointure. Elle pense vite, elle parle bien et sa joie est comme la valise diplomatique&nbsp;: elle franchit toutes les fronti\u00e8res. \u00c0 cette r\u00e9union Charles lance \u00e0 la cantonade ses aphorismes crus&nbsp;: \u00ab&nbsp;Rien n\u2019est interdit, sauf ce qui ne rapporte rien&nbsp;!&nbsp;\u00bb Charles toise l\u2019assembl\u00e9e de ses collaborateurs, il les d\u00e9fie de comprendre et de faire mieux. Les jugeant encore un peu trop \u00e0 l\u2019aise il passe la vitesse sup\u00e9rieure&nbsp;: \u00ab&nbsp;Que reste-t-il de la propagande nazie&nbsp;? D\u00e9barrass\u00e9e de l\u2019id\u00e9ologie et des croix gamm\u00e9es&nbsp;? La pub et le <em>fitness&nbsp;!&nbsp;<\/em>\u00bb Il est onze heures du matin et Charles tourne au <em>Lagavulin<\/em> sec. \u00ab&nbsp;Quelqu\u2019un peut-il me dire ce que nous faisons&nbsp;?&nbsp;\u00bb Tous baissent la t\u00eate. L\u2019orage qui se pr\u00e9pare est une habitude des d\u00e9buts de semaine. Tous les lundis, Charles soigne ses aigreurs en d\u00e9versant sa bile sur ses subordonn\u00e9s. Personne n\u2019ose lui dire ce qu\u2019il pense exactement, qu\u2019il est ici pour la bonne raison qu\u2019il doit gagner sa cro\u00fbte. \u00ab&nbsp;Les voitures&nbsp;! C\u2019est plus facile \u00e0 fabriquer qu\u2019\u00e0 vendre&nbsp;! C\u2019est pour \u00e7a que je suis plus riche qu\u2019un ouvrier&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Ce lundi pour autant ne sera pas comme les autres. Il est rest\u00e9 grav\u00e9 dans les m\u00e9moires des personnes pr\u00e9sentes, ce jour-l\u00e0 quelqu\u2019un a lev\u00e9 la main pour r\u00e9pondre. Murielle se lance. Elle est jeune, elle est grande, sa t\u00eate d\u00e9passe&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous participons \u00e0 l\u2019accroissement du capital&nbsp;!&nbsp;\u00bb dit-elle, sans h\u00e9sitation. Une for\u00eat de regards la d\u00e9visage comme autant de spectateurs devant la chute improbable de Nadia Com\u0103neci aux J.O. de Montr\u00e9al. Murielle fait face. Les autres ont des expressions vari\u00e9es. Il y a les sinc\u00e8res, peu nombreux, qui tentent de lui faire comprendre qu\u2019elle doit se taire. Les endormis que sa soudaine interruption r\u00e9veille et la grande majorit\u00e9 de Romains qui se r\u00e9jouissent d\u00e9j\u00e0 de la mort certaine de Sainte-Blandine\u2026 Qui r\u00e9sistera \u00e0 la prison, aux lions, \u00e0 la torture, au fouet, au feu et au taureau. Murielle ponctue son offensive \u00e9claire par un&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu vois ce que je veux dire&nbsp;?&nbsp;\u00bb qui pour tous ressemble \u00e0 un suicide \u2014 il s\u2019agit de l\u2019expression favorite de Charles et Murielle ne le sait pas. Charles reste silencieux un court instant. Il fait tourner le liquide sombre dans son verre. Le chat va-t-il jouer avec la souris avant de la tuer&nbsp;? Il encha\u00eene par une attaque en biais, un crochet de la rh\u00e9torique. \u00ab&nbsp;C\u2019est vrai, m\u00eame les plus pauvres ont quelque chose\u2026&nbsp;\u00bb il laisse les mots se r\u00e9pandre dans la salle de r\u00e9union, parce qu\u2019en v\u00e9rit\u00e9 il ne sait pas quoi r\u00e9pondre. Jeune, il \u00e9tait le prince du d\u00e9bat d\u2019id\u00e9es. \u00c0 l\u2019\u00c9cole Normale Sup\u00e9rieure, il n\u2019y avait pas tribun plus adroit que lui. Avec le temps, faute d\u2019adversaires, son verbe a perdu de son tranchant et sa langue n\u2019est plus aussi bien pendue qu\u2019autrefois. Alors son silence est plus une tactique de d\u00e9fense qu\u2019une strat\u00e9gie d\u2019attaque. \u00ab&nbsp;Oui&nbsp;\u00bb, finit-il par dire. \u00ab&nbsp;M\u00eame les pauvres ont quelque chose\u2026 \u00e0 d\u00e9penser.&nbsp;\u00bb La faiblesse de sa r\u00e9ponse laisse Charles m\u00e9content. Il peut mieux faire, il a su mieux faire\u2026 qui c\u2019est la pisseuse qui r\u00e9plique quand tous les autres la ferment&nbsp;? Il l\u00e8ve son visage vers son interlocutrice et quand son regard croise le sien, vingt-cinq ann\u00e9es d\u2019une vie sans risques disparaissent comme on referme une parenth\u00e8se apr\u00e8s une identit\u00e9 remarquable. Ce regard qui ne baisse pas les yeux, ces \u00e9paules en fil \u00e0 plomb, ce dos inflexible. Sauf que Charles ne regarde jamais en arri\u00e8re, son esprit est comme la vitrine d\u2019un grand magasin pendant les f\u00eates. Tout est beau, tout brille et tout va dispara\u00eetre le mois suivant. Charles se conforte en se disant qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une \u00ab&nbsp;ruse de la raison&nbsp;\u00bb, un truc de psy. Murielle attend sa r\u00e9plique, qui ne vient pas. Un silence g\u00ean\u00e9 guette le grand Charles. Murielle encha\u00eene alors, d\u00e9finitive&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le capitalisme est cette chose merveilleuse qui a rendu rentable une chose aussi vaine que la masturbation&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant un an ils sont amants. Ils se retrouvent le mercredi apr\u00e8s-midi dans un petit h\u00f4tel du vingti\u00e8me arrondissement. Ils d\u00e9cident de leurs cinq \u00e0 sept au dernier moment, pour ne pas alerter leurs entourages. Puis, par deux chemins s\u00e9par\u00e9s ils se rejoignent dans la chambre 25 de l\u2019h\u00f4tel des <em>Pyr\u00e9n\u00e9es.<\/em> Murielle est toujours la premi\u00e8re. Elle se d\u00e9shabille en attendant Charles et quand il arrive, ils passent \u00e0 table. Charles appr\u00e9cie beaucoup cette fa\u00e7on de faire. Ils ne se parlent pas, ils baisent. C\u2019est du sexe \u00e0 l\u2019\u00e9tat brut, direct et directement du producteur au consommateur. D\u00e9barrass\u00e9s des scories de la relation humaine, leurs transports sont intenses et fluides. Peau contre peau. \u00c0 bouche que veux-tu. Ils ne se disent pas bonjour, ils ne se disent pas au-revoir. Il n\u2019y a pas de promesses, pas de regrets, pas de trahison. Il n\u2019y a que la r\u00e9alit\u00e9 des corps. Une r\u00e9alit\u00e9 \u00e9pouvantable pour Charles. Il fait l\u2019amour avec une femme qui a l\u2019\u00e2ge de sa fille. Jour apr\u00e8s jour, il devient amoureux. Il se surprend \u00e0 r\u00eaver d\u2019une impossible vie commune. Le silence de Murielle ne le dissuade pas, bien au contraire. Charles devient fi\u00e9vreux, il cesse d\u2019exister. Que Murielle annule un rendez-vous, \u00e7a le rend soup\u00e7onneux et jaloux. Il oublie qu\u2019elle est mari\u00e9e, comme lui. Murielle rigole avec ce con de Dufour et Charles pique une col\u00e8re. Une haine br\u00fblante l\u2019habite. De bourru il devient acari\u00e2tre et irascible. Son franc parler se mue en aigreur. Avec ses proches il est maussade et m\u00e9chant. C\u2019est qu\u2019avec Murielle, il se sent heureux. Il guette l\u2019instant o\u00f9 il la retrouvera, nue et disponible, comme un drogu\u00e9 vit en attente de la prochaine dose. Sa femme Caroline le soup\u00e7onne. Elle s\u2019en ouvre \u00e0 son fils a\u00een\u00e9 qui en parle \u00e0 son p\u00e8re. Charles veut lui montrer qu\u2019il est toujours un homme, il fanfaronne et se met \u00e0 table. \u00ab&nbsp;<em>Oui, j\u2019ai une ma\u00eetresse. Oui je l\u2019aime. Elle est belle, elle est intelligente, elle est dr\u00f4le. <\/em><em>E<\/em><em>lle est ce que ta m\u00e8re n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/em> Son fils raconte tout. Caroline le somme de choisir. Pour faire pression, elle entre en contact avec Murielle. Elle est surprise de la trouver sympathique. Elles prennent un caf\u00e9 un jour. Elles bavardent. Murielle la surprend. \u00ab&nbsp;<em>Il n\u2019y a rien entre Charles et moi.&nbsp;\u00bb <\/em>Murielle la comprend. \u00ab&nbsp;<em>Je vais lui dire que c\u2019est fini.&nbsp;\u00bb<\/em>Caroline peut enfin se d\u00e9tendre et go\u00fbter pleinement l\u2019ironie de la situation&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est la loi de l\u2019offre et de la demande.&nbsp;\u00bb dit-il souvent. Caroline se dit que l\u2019action de Charles \u00e9tait surestim\u00e9e. Il est temps qu\u2019elle soit cot\u00e9e \u00e0 sa juste valeur. \u00c0 ses c\u00f4t\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Charles a insist\u00e9, une derni\u00e8re fois, un week-end entier. Une nuit ensemble dans le m\u00eame lit. Une petite vir\u00e9e en Normandie et tout sera fini. Murielle accepte. Ils partent un samedi matin dans la grosse cylindr\u00e9e de Charles, une voiture allemande. Il pleut des cordes. Au niveau d\u2019Elbeuf la pluie redouble, d\u2019une telle intensit\u00e9 que le jour lui-m\u00eame ne parvient pas \u00e0 se glisser entre les lames de ce rideau liquide. Charles s\u2019arr\u00eate sur la bande d\u2019arr\u00eat d\u2019urgence. On ne voit pas \u00e0 deux m\u00e8tres. Il profite de l\u2019occasion et se d\u00e9boutonne. Il n\u00e9gocie pour ce qu\u2019elle a constamment refus\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent. Il lui pr\u00e9sente son sexe en \u00e9rection. C\u2019est un bon n\u00e9gociateur. Il veut qu\u2019elle le suce, ici et maintenant, sur la bande d\u2019arr\u00eat d\u2019urgence de l\u2019autoroute de Normandie. Un souvenir inoubliable sous une douche d\u2019apocalypse. Pendant qu\u2019elle s\u2019ex\u00e9cute Charles lui parle de sa vie dans la r\u00e9gion, de son travail \u00e0 l\u2019usine de Cl\u00e9on, sur la cha\u00eene. Il parle de ses camarades d\u2019alors avec respect et admiration. Il parle de la lutte, de l\u2019amiti\u00e9. Il jouit dans le vrombissement d\u2019un semi-remorque qui les d\u00e9passe en klaxonnant.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, ils arrivent \u00e0 \u00c9tretat. Charles a lou\u00e9 une suite dans le meilleur h\u00f4tel de la ville. Avec vue sur la mer et bain moussant. Ils descendent sous le m\u00eame nom. \u00ab&nbsp;Ils croiront que je suis ta fille.&nbsp;\u00bb dit Murielle. Cette id\u00e9e ne la faisait pas rire. Apr\u00e8s s\u2019\u00eatre install\u00e9s, ils all\u00e8rent faire un tour dans les rues d\u00e9sert\u00e9es par le mauvais temps. Nich\u00e9e au creux de ses falaises, comme une carie sur une molaire, \u00c9tretat vit du tourisme et du souvenir de ses fastes anciens. Sa plage de galets est faite pour la promenade et les bains de pieds. La ville vit ainsi \u00e0 l\u2019ombre de ses maisons \u00e0 colombages et des visites de Victor Hugo. Parce qu\u2019il a \u00e9crit une lettre \u00e0 Ad\u00e8le une fois, la moiti\u00e9 des rues et des places font r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9crivain. On baptise des chambres d\u2019h\u00f4tels et des sp\u00e9cialit\u00e9s de compotes de son nom. On ne lit plus les pages de Maupassant, de Maurice Leblanc ou d\u2019Andr\u00e9 Gide, mais on exploite sans honte leur amour pour ce ciel crayeux et bas, pour cette mer opaline et calme. Murielle se fout de la litt\u00e9rature, elle attend la fin du week-end avec impatience. Ce qui \u00e9tait un jeu, une escapade de son couple est devenu <em>pensum<\/em> incontr\u00f4lable. Elle pensait \u00e0 une petite \u00e9treinte am\u00e9lior\u00e9e entre adulte responsables et consentants, mais Charles est devenu lourd, collant. Un gamin. Il veut vivre une derni\u00e8re fois avant de mourir. Il croit que r\u00e9pandre sa semence sur ses seins donnera un sens \u00e0 sa vie inconsistante. Il est loin le temps de Charles L., auteur acclam\u00e9 dans le c\u00e9nacle germanopratin de la sociologie des \u00e9vidences. \u00ab&nbsp;<em>Je suis riche et j\u2019exploite ceux qui ne le sont pas. Je suis devenu riche gr\u00e2ce \u00e0 eux. C\u2019est mon talent, je m\u00e9rite mon argent. Je m\u00e9rite vos applaudissements et votre respect.<\/em><em>Quand les pauvres auront un Tolsto\u00ef, je deviendrai pauvre.&nbsp;\u00bb<\/em> Murielle se retient de hurler quand Charles l\u2019invite sur le sentier qui grimpe vers la Porte d\u2019Aval. Ils croisent un couple de retrait\u00e9s qui descendent. \u00ab&nbsp;Faites attention&nbsp;\u00bb disent-ils, \u00ab&nbsp;il y a du vent l\u00e0-haut.&nbsp;\u00bb Charles n\u2019\u00e9coute plus. Il pense \u00e0 un petit coup vite fait en regardant la Manche. Murielle a compris et se pr\u00e9pare. \u00ab&nbsp;L<em>e connaissant \u00e7a va pas prendre cinq minutes<\/em>.&nbsp;\u00bb Comment a-t-elle pu accepter un deuxi\u00e8me rendez-vous&nbsp;? Elle savait qu\u2019\u00e0 partir de l\u00e0 il y en aurait un troisi\u00e8me, un quatri\u00e8me\u2026 Et maintenant ce week-end insupportable pour se sortir du gu\u00eapier dans lequel elle s\u2019est fourr\u00e9e par faiblesse et par gentillesse. Sur le chemin Charles manque de tr\u00e9bucher deux fois. Il y a du vent mais aussi une pluie fine qui commence \u00e0 tomber. \u00ab&nbsp;Rentrons&nbsp;\u00bb, lui demande-t-elle, \u00ab&nbsp;j\u2019ai froid&nbsp;\u00bb Charles ne r\u00e9pond pas. Il continue de sa marche pesante sa route vers le sommet. Le vent redouble d\u2019intensit\u00e9. Charles, plus lourd, fait face de sa masse. Murielle marche avec peine. Elle d\u00e9pense beaucoup d\u2019\u00e9nergie \u00e0 rester sur le sentier. Charles s\u2019arr\u00eate un instant pour souffler et pour la laisser revenir \u00e0 lui. \u00ab&nbsp;J\u2019en ai plus que marre.&nbsp;\u00bb, dit-elle. Il la laisse dire, le sommet est \u00e0 dix m\u00e8tres. Il lui montre de la main. \u00ab&nbsp;On est arriv\u00e9&nbsp;!&nbsp;\u00bb Murielle le contourne et part devant. Une derni\u00e8re fois. Elle ira d\u2019une traite et elle redescend. Charles la regarde s\u2019\u00e9loigner. En fait il n\u2019en peut plus et s\u2019appr\u00eate \u00e0 faire demi-tour. Il regarde \u00e0 nouveau Murielle qui s\u2019en va, il regarde la mer, il regarde \u00e0 nouveau Murielle\u2026 qui a disparu&nbsp;! Charles regarde \u00e0 nouveau le sentier vide. Le temps d\u2019un regard vers la mer et Murielle a disparu&nbsp;! Il se met en marche avec la derni\u00e8re \u00e9nergie. Pass\u00e9 le panneau de danger cach\u00e9 par les foug\u00e8res, il est pris de c\u00f4t\u00e9 par une violente bourrasque. Un vent de travers cisaille le sommet pass\u00e9 les derni\u00e8res constructions de la ville. Malgr\u00e9 ses cent kilos, Charles manque d\u2019\u00eatre balay\u00e9. La pluie a rendu l\u2019herbe glissante. Pendant un court instant il h\u00e9site entre s\u2019approcher du bord de l\u2019\u00e0-pic et redescendre dare-dare. Il crie le nom de Murielle, mais son hurlement est emport\u00e9 par une rafale.<\/p>\n\n\n\n<p>Le journaliste qui r\u00e9dige la nouvelle a un beau-fr\u00e8re gendarme. Il lui a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 et a juste dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Encore un mort sur la falaise.&nbsp;\u00bb \u00c7a fera un tr\u00e8s bon titre, se dit le journaliste. Il prend des notes en hochant de la t\u00eate, \u00ab&nbsp;Mmmh&nbsp;!&nbsp;\u00bb r\u00e9pond-il, \u00ab&nbsp;D\u2019accord&nbsp;!&nbsp;\u00bb Puis encore une fois&nbsp;: \u00ab&nbsp;D\u2019accord&nbsp;!&nbsp;\u00bb et il repose le combin\u00e9 sur sa base. \u00ab&nbsp;Encore un mort sur la falaise.&nbsp;\u00bb \u00e9crit-il avant de passer le nom de Murielle et de Charles dans un moteur de recherche. Quand il lit la notice biographique de Charles, il se dit qu\u2019une nouvelle en fin de page ne sera pas suffisante. Il appelle son r\u00e9dacteur en chef. Le lendemain, deux photos sont \u00e0 la une. La premi\u00e8re est une image de la veille montrant les pompiers et la gendarmerie \u00e0 pied d\u2019\u0153uvre et la seconde est une image d\u2019archive montrant Charles jeune et beau. L\u2019impression est de faire croire que Charles est victime, pour finalement se pr\u00e9parer \u00e0 un deuxi\u00e8me article le lendemain sur Charles L. et sa ma\u00eetresse de vingt-cinq ans sa cadette. \u00ab&nbsp;Un week-end d\u2019amour vire au drame.&nbsp;\u00bb La renomm\u00e9e de Charles faisant le reste, l\u2019affaire remonte \u00e0 Paris. Alors que la justice rend son verdict et statue sur son innocence \u2014 un banal accident sans responsable \u2014 la presse fouille les \u00e9gouts et les poubelles. Les journalistes savent lire. Ils lisent <em>La cha\u00eene<\/em> et partent \u00e0 la recherche des compagnons d\u2019usine de Charles. Ils rencontrent Tina, une bonne cliente. Tina a vu sa beaut\u00e9 se faner. Elle est grosse et ses dents sont pourries, mais elle n\u2019a pas sa langue dans sa poche. Son amour pour Charles s\u2019est transform\u00e9 en bile qu\u2019elle r\u00e9pand \u00e0 qui veut bien l\u2019entendre. Son avenir perdu est devenu un ressentiment tenace qu\u2019elle a conserv\u00e9 \u00e0 l\u2019abri des vicissitudes et de la corruption du temps. Une aigreur pure comme un accord parfait. Alors elle balance. \u00c7a ne sert personne, mais \u00e7a fait du bien. \u00c0 Paris, Caroline appelle son avocat. \u00ab&nbsp;Le bien ne fait pas de bruit, le bruit ne fait pas de bien.&nbsp;\u00bb dit Dufour. Au nom du conseil d\u2019administration on demande \u00e0 Charles de se mettre au vert. Le temps qu\u2019il faut pour g\u00e9rer ses affaires. Il est revenu \u00e0 \u00c9tretat. Un jour de beau temps. Sous un ciel de Normandie, quand un soleil discret joue \u00e0 saute-mouton avec les nuages, comme des \u00e9coliers rougissants. Sur la promenade, personne ne pr\u00eate attention \u00e0 ce vieil homme \u00e0 la d\u00e9marche d\u00e9r\u00e9gl\u00e9e. \u00ab&nbsp;On a couch\u00e9 ensemble le jour de son premier anniversaire de mariage&nbsp;\u00bb, dit Charles au vent neutre.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>(Suite de la premi\u00e8re partie) \u00ab&nbsp;Je l\u2019ai rencontr\u00e9e au bureau. C\u2019\u00e9tait une stagiaire de ce con de Dufour.&nbsp;\u00bb L\u2019\u00e9vocation de son employ\u00e9 envoie Charles dans les souvenirs. Il l\u00e8ve son verre vide et avant qu\u2019il ne soit redescendu, une fille de la Porte Sublime l\u2019a rempli \u00e0 nouveau. \u00ab&nbsp;Dufour est&hellip;<\/p>\n<p><a class=\"excerpt-readmore\" href=\"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/2022\/10\/30\/elles-et-lui-tina-et-murielle-2\/\">Read More<\/a><\/p>","protected":false},"author":3,"featured_media":1205,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"twitterCardType":"","cardImageID":0,"cardImage":"","cardTitle":"","cardDesc":"","cardImageAlt":"","cardPlayer":"","cardPlayerWidth":0,"cardPlayerHeight":0,"cardPlayerStream":"","cardPlayerCodec":"","footnotes":""},"categories":[4],"tags":[59],"class_list":["post-1129","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-recit","tag-elles-et-lui","odd"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1129","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1129"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1129\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1318,"href":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1129\/revisions\/1318"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1205"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1129"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1129"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1129"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}