{"id":2159,"date":"2024-03-17T19:26:00","date_gmt":"2024-03-17T18:26:00","guid":{"rendered":"https:\/\/leseffrontes.fr\/?p=2159"},"modified":"2024-03-31T16:52:54","modified_gmt":"2024-03-31T14:52:54","slug":"ravage","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/2024\/03\/17\/ravage\/","title":{"rendered":"Ravage"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est un curieux roman que signa Ren\u00e9 Barjavel au d\u00e9but de sa carri\u00e8re&nbsp;: <em>Ravage<\/em>. Le titre met en garde le lecteur avant l\u2019entr\u00e9e, comme le ferait un panneau \u00e0 t\u00eate de mort \u00ab&nbsp;danger, mines&nbsp;\u00bb. Les premi\u00e8res pages sont pourtant douces. Le XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle est tr\u00e8s justement anticip\u00e9 dans ses dimensions technol\u00e2tres et consum\u00e9ristes&nbsp;: trains \u00e0 grande vitesse, abondance d\u2019automobiles et de dessertes a\u00e9riennes, \u00e9crans d\u00e9bordants d\u2019information et de divertissement, densit\u00e9 des m\u00e9tropoles engendrant le vide des campagnes, immeubles gigantesques dominant l\u2019ancien paysage urbain, climatisation et t\u00e9l\u00e9communications partout, mati\u00e8res synth\u00e9tiques\u2026 Un monde qui nous est familier. La r\u00e9gion parisienne actuelle et nos m\u00e9tropoles r\u00e9gionales ressemblent \u00e0 ce portrait. M\u00eame la viande synth\u00e9tique, dont on nous parle de plus en plus, a \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9e&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>La Brasserie 13 n\u2019\u00e9tait qu\u2019une succursale de la c\u00e9l\u00e8bre usine de bifteck-frites, qui connaissait une grande prosp\u00e9rit\u00e9. Il n\u2019\u00e9tait pas une boucherie parisienne qui ne vendit son plat populaire. Le sous-sol de la Brasserie abritait l\u2019immense bac \u00e0 s\u00e9rum o\u00f9 plongeait \u00ab&nbsp;la m\u00e8re&nbsp;\u00bb, bloc de viande de pr\u00e8s de cinq cent tonnes.<\/p>\n\n\n\n<p>Un dispositif automatique la taillait en forme de cube, et lui coupait, toutes les heures, une tranche gigantesque sur chaque face. Elle repoussait ind\u00e9finiment.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Des centaines de romans de science-fiction ont \u00e9galement d\u00e9peint cette civilisation du futur \u2014 la n\u00f4tre, en prenant juste un peu d\u2019avance sur la date de sortie des gadgets. Mais Barjavel les a pr\u00e9c\u00e9d\u00e9, et de beaucoup&nbsp;: <em>Ravage<\/em> fut \u00e9crit en 1942&nbsp;! Le mot <em>science-fiction<\/em> \u00e9tait inconnu. La France \u00e9tait alors un pays rural. La grande majorit\u00e9 des familles n\u2019avait pas le moindre v\u00e9hicule \u00e0 moteur. Peu de postes de radio et de t\u00e9l\u00e9phones, quasiment pas de t\u00e9l\u00e9viseurs qui, de toute fa\u00e7on, n\u2019avaient presque rien \u00e0 montrer. M\u00eame l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, le gaz et l\u2019eau courante n\u2019\u00e9taient pas install\u00e9s dans tous les foyers. Quel pouvoir d\u2019anticipation chez ce jeune journaliste&nbsp;! Barjavel avait d\u00fb \u00e9couter tr\u00e8s attentivement les sp\u00e9culations des scientifiques, des industriels, des architectes (le texte d\u00e9bute par une citation de Le Corbusier) sur le monde \u00e0 venir. Et cette vision ne lui plaisait pas. Toutes ces machines \u00e0 habiter, voyager, nourrir et distraire priveraient l\u2019Homme de sa puissance d\u2019agir, de cr\u00e9er et de s\u2019accomplir. Fatalement, ce paradis en plastique d\u00e9raillerait un jour, et l\u2019humanit\u00e9 se retrouverait nue et impuissante au milieu des ruines, plus fragile qu\u2019aux temps pr\u00e9historiques. Il suffirait d\u2019un rien\u2026 juste une panne inexplicable.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u2014 Tais-toi&nbsp;! dit Fran\u00e7ois. \u00c9coute\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Il y avait quelque chose d\u2019anormal dans l\u2019air. Il semblait que la lumi\u00e8re avait emport\u00e9, en disparaissant, tout le monde ext\u00e9rieur. Fran\u00e7ois et son h\u00f4te se sentaient comme isol\u00e9s au sommet de quelque montagne, dans l\u2019immense vide du ciel.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 La rue\u2026 souffla Fran\u00e7ois.<\/p>\n\n\n\n<p>Il parvint \u00e0 la fen\u00eatre, tira les rideaux, ouvrit la crois\u00e9e, se pencha, bient\u00f4t rejoint par Legrand. L\u2019obscurit\u00e9 noyait la ville. Et tout bruit \u00e9tait mort.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Habituellement, les auteurs de science-fiction apocalyptique cherchent une cause raisonnable au d\u00e9sastre qui s\u2019abat sur leurs personnages\u00a0: guerre nucl\u00e9aire, cataclysme cosmique, mutation des g\u00e9raniums en plantes carnivores, attaque des poulpes communistes d\u2019Alpha du Centaure\u2026 Vous voyez\u00a0? Des \u00e9v\u00e8nement cr\u00e9dibles pour leurs lecteurs. Mais Barjavel, pas du tout embarrass\u00e9 par les clich\u00e9s d\u2019un genre qu\u2019il allait contribuer \u00e0 faire \u00e9clore, eut une id\u00e9e bien plus originale et troublante\u00a0: dans <em>Ravage<\/em>, c\u2019est un glissement des lois de la nature qui fait s\u2019effondrer la civilisation technologique. L\u2019\u00e9lectricit\u00e9 s\u2019absente, les moteurs cessent de fonctionner, le fer et l\u2019acier perdent leurs qualit\u00e9s m\u00e9caniques. La biologie humaine semble aussi affect\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>\u2014 Mon cher gar\u00e7on, dit-il en se relevant, voil\u00e0 le douzi\u00e8me cas de ce genre pour lequel je suis appel\u00e9 depuis cette nuit. Ce que c\u2019est, \u00e0 vous le dire net, je n\u2019en sais rien. [\u2026] Et j\u2019ai rencontr\u00e9 deux de mes confr\u00e8res qui ont vu \u00e0 peu pr\u00e8s autant de malades que moi atteints par cet \u00e9trange mal. Je dis bien \u00e9trange, car il ne frappe ni les hommes, ni les enfants, ni les femmes mari\u00e9es, mais seulement les jeunes filles ou les fillettes qui viennent d\u2019\u00eatre pub\u00e8res. En un mot, les pucelles\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 Vous \u00eates s\u00fbr de cela, docteur&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 S\u00fbr, vous savez, reprit le m\u00e9decin d\u2019une voix h\u00e9sitante, il est difficile de se montrer affirmatif dans ce domaine d\u00e9licat. Je vous dirai d\u2019ailleurs bien franchement qu\u2019au retour, ce matin, de ma dixi\u00e8me visite, alors que j\u2019\u00e9tais arriv\u00e9 \u00e0 la conclusion que je viens de vous dire, je m\u2019attendais \u00e0 trouver ma fille malade. Or, elle se porte parfaitement bien.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>D\u2019abord la panne prend des aspects loufoques. Les v\u00eatements \u00e0 fermeture magn\u00e9tique tombent, laissant leur propri\u00e9taire \u00e0 poil. Les r\u00e9serves d\u2019or de la Banque de France sont d\u00e9sormais mur\u00e9es derri\u00e8re des portes \u00e9lectriques refusant \u00e0 tout jamais de s\u2019ouvrir. Les huissiers des minist\u00e8res portent les messages \u00e0 bicyclette et le Ministre des sports se fait excuser de ne pas assister au conseil des ministres car il se sent incapable de venir \u00e0 pied&nbsp;! Mais, simultan\u00e9ment, la mort frappe sans pr\u00e9venir, d\u2019abord accidentelle, puis, tr\u00e8s vite, par le meurtre. Froidement, sans cons\u00e9quences, souvent par pur pragmatisme. Le monde d\u2019apr\u00e8s est d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, malheur \u00e0 ceux qui ne le voient pas&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Le h\u00e9ros de l\u2019histoire, Fran\u00e7ois Deschamps, entreprend alors de fuir la capitale mourante et flambante avec son amie Blanche et un assortiment de compagnons d\u2019exode. Fran\u00e7ois, 22 ans, a sans doute les traits de Ren\u00e9 Barjavel au m\u00eame \u00e2ge et le temp\u00e9rament de Mo\u00efse fuyant l\u2019ire de Pharaon\u00a0: chef incontest\u00e9 de sa petite colonne de fuyard, il montre le chemin et la mani\u00e8re de le suivre, ne s\u2019\u00e9meut d\u2019aucune perte, adopte des agresseurs utiles, puni de mort un veilleur assoupi, ne m\u00e9nage aucun de ses hommes et surtout pas lui-m\u00eame. Ni cruel, ni m\u00e9galomane. Seulement tendu vers la survie, de tout son \u00eatre. Un brin surhumain de notre point de vue si confortable et prot\u00e9g\u00e9, mais l\u2019humanit\u00e9 aurait-elle travers\u00e9 les \u00e8res glaciaires, les d\u00e9luges, les d\u00e9serts, les massacres, les famines et les pestes sans un \u00e2pre d\u00e9sir de survivre\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Le feu atteignit la for\u00eat, la flamba d\u2019un seul coup. Les oiseaux, les mammif\u00e8res, les reptiles, les batraciens, les insectes, les invisibles aliment\u00e8rent le brasier de la multitude de leurs petites \u00e2mes dor\u00e9es. La pointe de la flamme per\u00e7a le bleu du ciel, troubla la nuit \u00e9ternelle d\u2019un reflet.<\/p>\n\n\n\n<p>Sept hommes, trois femmes et quatre chevaux p\u00e9n\u00e9tr\u00e8rent dans le cadavre de la for\u00eat. Cent millions de troncs per\u00e7aient dans la couche de cendres, dressaient leurs colonnes de marbre noir. La caravane minuscule se fraya un chemin entre eux. Elle laissait derri\u00e8re elle un nuage en forme de serpent.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Dans son \u00e9pilogue, <em>Ravage<\/em> fait irr\u00e9sistiblement penser \u00e0 un suppl\u00e9ment apocryphe de l\u2019Ancien testament. Fran\u00e7ois est devenu le patriarche chenu et respect\u00e9 d\u2019un nouvel \u00c2ge de bronze. Plus de machines, ni de frivolit\u00e9s, ni de livres et presque plus de vin&nbsp;! Tout le monde lui ob\u00e9it dans un parfait bonheur agraire et collectif. C\u2019est comme le village des Schtroumpfs, la sexualit\u00e9 en plus, car l\u2019esp\u00e8ce humaine est soudainement devenue polygame en raison d\u2019un sexe-ratio de 0,25&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Le chol\u00e9ra, l\u2019incendie, la famine avaient laiss\u00e9 tr\u00e8s peu de survivants. Et parmi ces rescap\u00e9s se trouvaient environ quatre femmes pour un homme. La m\u00eame proportion subsista dans les naissances qui suivirent la catastrophe. La Nature, pour repeupler le monde, avait multipli\u00e9 les doux terrains de culture. Elle pr\u00e9voyait que la semence ne manquerait pas.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p><em>Ravage<\/em> a gard\u00e9 tout son sel, malgr\u00e9 les innombrables romans sur le th\u00e8me de l\u2019effondrement de la civilisation parus post\u00e9rieurement. Peut-\u00eatre s\u2019est-il m\u00eame bonifi\u00e9. Les relations sociales et les dialogues, conformes \u00e0 ceux des ann\u00e9es 1940, temp\u00e8rent d\u2019un charme d\u00e9suet les anticipations techniques plus clairvoyantes. La description de l\u2019apocalypse et la travers\u00e9e de l\u2019enfer triant impitoyablement les survivants remuera le c\u0153ur du lecteur de ce si\u00e8cle comme elle le ferait de tout autre homme de n\u2019importe quel autre si\u00e8cle. La libert\u00e9 de ton et d\u2019intrigue du livre est une excellente le\u00e7on aux auteurs de science-fiction trop pr\u00e9occup\u00e9s de vraisemblance pseudo-scientifique et de bidules techno-miraculeux. Les trains ultra rapides sur monorail, les avions personnels et la t\u00e9l\u00e9vision en relief ne sont pas la pr\u00e9occupation de Ren\u00e9 Barjavel. <a href=\"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/2021\/05\/30\/tu-seras-un-homme-mon-fils\/\">L\u2019Homme est son sujet<\/a>. Il n\u2019en est pas de plus grand, ni de plus profond.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est un curieux roman que signa Ren\u00e9 Barjavel au d\u00e9but de sa carri\u00e8re&nbsp;: Ravage. Le titre met en garde le lecteur avant l\u2019entr\u00e9e, comme le ferait un panneau \u00e0 t\u00eate de mort \u00ab&nbsp;danger, mines&nbsp;\u00bb. Les premi\u00e8res pages sont pourtant douces. 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