{"id":339,"date":"2021-01-22T14:01:46","date_gmt":"2021-01-22T13:01:46","guid":{"rendered":"https:\/\/leseffrontes.fr\/?p=339"},"modified":"2025-05-26T19:36:52","modified_gmt":"2025-05-26T17:36:52","slug":"un-dur-petit-adulte-de-treize-ans","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/2021\/01\/22\/un-dur-petit-adulte-de-treize-ans\/","title":{"rendered":"Un dur petit adulte de treize ans"},"content":{"rendered":"\n<p>J\u2019ai acquis une grande affection pour les boites \u00e0 livres. Non par radinerie envers les libraires, mais pour les surprises qu\u2019elles offrent. Je fouine fr\u00e9quemment dans celles de mon quartier, \u00e0 tel point que ma boite aux lettres, par jalousie, a fini par se prendre pour une boite \u00e0 livres. Il y a quelques jours j\u2019y trouvais une enveloppe inhabituellement \u00e9paisse contenant un livre de poche, une carte postale et les mots affectueux de l\u2019exp\u00e9diteur. Le livre est un diptyque, compos\u00e9 d\u2019un essai r\u00e9sumant l\u2019abominable naufrage du navire hollandais Batavia en 1629, et du r\u00e9cit d\u2019une paisible campagne de p\u00eache sur le thonier breton Prosper en 1958. Deux histoires de mer, l\u2019une gracieuse, l\u2019autre affreuse&nbsp;; toutes deux \u00e0 mon go\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p>Un passage du second r\u00e9cit m\u2019a rappel\u00e9 que je n\u00e9glige les Effront\u00e9s depuis plusieurs semaines. Il parle d\u2019un moment crucial dans la vie des hommes, l\u2019entr\u00e9e dans le monde du travail&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Le mousse a treize ans&nbsp;: c\u2019est sa premi\u00e8re campagne de p\u00eache. Les hommes sont pour lui ce que la mer est pour les hommes&nbsp;: une puissance d\u2019une inexorable indiff\u00e9rence, que l\u2019on ne peut se concilier que par la patience et l\u2019adresse. Le mousse est donc passablement sournois, chapardeur et paresseux \u2014 c\u2019est sa mani\u00e8re de subsister \u00e9lastiquement dans un monde dur. La duret\u00e9 n\u2019est pas le fait individuel des matelots (quand il \u00e9pluche sa montagne quotidienne de pommes de terre, par exemple, il y en a toujours l\u2019un ou l\u2019autre qui, spontan\u00e9ment, sort son couteau et lui fait la moiti\u00e9 de la besogne), elle d\u00e9coule plut\u00f4t de la force m\u00eame des choses, comme une loi qui s\u2019impose \u00e0 tous et que nul ne juge bon de lui \u00e9pargner en raison de son jeune \u00e2ge.<\/p>\n\n\n\n<p>La cuisine est sa principale attribution&nbsp;; cette t\u00e2che ne requiert d\u2019ailleurs aucune comp\u00e9tence particuli\u00e8re \u2014 il suffit chaque matin de mettre \u00e0 bouillir dans la grande marmite une certaine quantit\u00e9 de pommes de terre, d\u2019oignons, de carottes et de navets avec un quartier de b\u0153uf ou des pieds de porc, et de laisser mijoter le tout jusqu\u2019\u00e0 ce que l\u2019app\u00e9tit des hommes exige que cela soit servi. La seule variante dans le menu est que, la p\u00eache une fois commenc\u00e9e, le thon vient se substituer \u00e0 la viande, dont le patron n\u2019ach\u00e8te que le minimum n\u00e9cessaire pour les quelques jours qui pr\u00e9c\u00e8dent la capture du premier poisson. Et d\u00e8s ce moment, le thon bouilli, frit, ou cru avec du vinaigre, constitue pendant un mois, midi et soir, l\u2019aliment de base de tous les repas.<\/p>\n\n\n\n<p>La charge d\u2019assurer tous les autres petits conforts de la vie du bord incombe \u00e9galement au mousse&nbsp;: le caf\u00e9 du matin, le th\u00e9 du soir, le maintien d\u2019une propret\u00e9 (tr\u00e8s relative) dans le poste. Il doit \u00eatre \u00e0 m\u00eame de trouver imm\u00e9diatement, et d\u2019apporter \u00e0 qui le lui demande, l\u2019\u00e9pissoir et le fil de caret dont l\u2019un a besoin, ou le paquet de tabac et le briquet que r\u00e9clame un autre. Dans la mesure de ses forces, il pr\u00eate la main \u00e0 la man\u0153uvre sans qu\u2019on doive lui expliquer deux fois. Du reste, on n\u2019explique m\u00eame pas une fois&nbsp;: il doit voir et deviner.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premiers jours, il a le mal de mer&nbsp;; personne n\u2019y fait attention \u2014 du moment qu\u2019il ex\u00e9cute sa besogne, peu importe si sa figure tourne au vert. Serrant les dents, il descend surveiller sa marmite dans l\u2019atmosph\u00e8re empuantie de la soute. Parfois, il s\u2019interrompt dans son travail pour remonter sur le pont, le temps de vomir sous le vent par-dessus la lisse, puis il reprend sa t\u00e2che. Son mal de mer dispara\u00eetra bient\u00f4t \u2014 son enfance aussi&nbsp;; au retour, il sera un dur petit adulte de treize ans, sans r\u00eaves et sans jeux.<\/p>\n<cite>Simon Leys, <em>Les Naufrag\u00e9s du Batavia<\/em>, suivi de <em>Prosper<\/em>, pp.&nbsp;98-99, Arl\u00e9a<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s au m\u00eame \u00e2ge que mes grands-p\u00e8res quitt\u00e8rent l\u2019\u00e9cole et commenc\u00e8rent leur apprentissage dans des m\u00e9tiers plus terriens mais tout aussi masculins. Je suis certain qu\u2019ils ne furent pas plus matern\u00e9s que le mousse du Prosper. Ils apprirent en regardant et en faisant, avec bien peu de conseils et (s\u2019ils \u00e9taient de bons gars) gu\u00e8re plus de reproches. Comme sur le thonier breton, il y avait forc\u00e9ment du vin sur la table du d\u00e9jeuner, pour tout le monde, y compris l\u2019apprenti. La premi\u00e8re cigarette, s\u00fbrement offerte par un coll\u00e8gue&nbsp;; les \u00e9ternuements aux premi\u00e8res bouff\u00e9es am\u00e8res, les grands qui se marrent&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est rien, p\u2019tit, c\u2019est l\u2019m\u00e9tier qui rentre.&nbsp;\u00bb C\u2019\u00e9tait un autre monde, il y a si peu de temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon p\u00e8re alla au coll\u00e8ge. Puis moi. Je ne connus ni travaux durs, ni danger, ni inconfort. Pas de piquette le midi. Je m\u2019abstenais de tenter la cigarette que certains de mes camarades plus effront\u00e9s allumaient en quittant l\u2019\u00e9tablissement. Je passais \u2014 comme vous, sans doute \u2014 une tr\u00e8s grande partie de mon adolescence assis, \u00e0 noter sur des cahiers le flot de paroles que les enseignants \u00e9panchaient pour nous, heure apr\u00e8s heure, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e. Un jour, la t\u00eate charg\u00e9e de tant de mots, avec un dipl\u00f4me pour le prouver, nous nous l\u00e8verions de notre chaise pour accomplir enfin un acte d\u2019adulte\u00a0: s\u2019asseoir sur une autre chaise, devant un bureau. En attendant, je d\u00e9veloppais une scoliose, puis une d\u00e9pression qui devait me conduire bient\u00f4t \u00e0 <a href=\"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/2023\/03\/12\/les-psychotherapies-sont-une-arnaque\/\">m\u2019asseoir devant un psychiatre<\/a>. Je crois que si l\u2019on enlevait toutes les chaises et tous les fauteuils, le monde moderne s\u2019effondrerait.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon adolescence ne diff\u00e9ra pas de celle de mes grands-p\u00e8res que par la raret\u00e9 des t\u00e2ches physiques\u00a0: elle eut lieu dans un monde mixte au lieu d\u2019un monde masculin. Une mixit\u00e9 in\u00e9gale, car la majorit\u00e9 de mes enseignantes au secondaire furent des femmes, et ceux de mes camarades qui furent expuls\u00e9s vers les fili\u00e8res dites \u00ab\u00a0techniques\u00a0\u00bb, avant le baccalaur\u00e9at g\u00e9n\u00e9ral ou avant m\u00eame le lyc\u00e9e, \u00e9taient surtout des gar\u00e7ons. Eux ont sans doute connu une atmosph\u00e8re de travail manuel et de masculinit\u00e9 d\u00e9su\u00e8te, d\u00e9sormais r\u00e9serv\u00e9e aux m\u00e9diocres pas capables de tenir assis sur une chaise. Les autres, nous sommes all\u00e9s nous asseoir sur les bancs de l\u2019universit\u00e9, ou d\u2019une \u00e9cole \u00ab\u00a0sup\u00e9rieure\u00a0\u00bb de quelque chose qui ne salit pas les mains. Le travail \u00e9tait encore loin. Il semblait m\u00eame s\u2019\u00e9loigner, comme l\u2019horizon, \u00e0 mesure que nous nous en approchions. Nous sommes rest\u00e9s d\u00e9pendant de papa et maman longtemps, jusqu\u2019\u00e0 25, 30 ans\u2026 plus parfois. J\u2019ai connu des <a href=\"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/2024\/01\/21\/elles-et-lui-ambre\/\">\u00e9tudiantes au tr\u00e8s long cours encore occup\u00e9es \u00e0 finir leur th\u00e8se apr\u00e8s 35 ans, avant d\u2019entamer une vie professionnelle bien trop tardive pour constituer une carri\u00e8re<\/a>. Peu de gar\u00e7ons s\u2019attardent autant. Ils savent qu\u2019on ne leur pardonnera pas de rester improductifs. Personne ne les \u00e9pousera pour leur faire des enfants, les nourrir, les loger et leur offrir une s\u00e9curit\u00e9 mat\u00e9rielle jusque dans la vieillesse, en substitution des annuit\u00e9s jamais cotis\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant ce temps les expuls\u00e9s des fili\u00e8res g\u00e9n\u00e9rales (si ce sont de bons gars) ont commenc\u00e9 \u00e0 bosser en apprentissage d\u00e8s 16 ans, et \u00e0 plein temps \u00e0 18 ou 20 ans. En moyenne moins pay\u00e9s que les dipl\u00f4m\u00e9s du sup\u00e9rieur, mais commen\u00e7ant leur carri\u00e8re beaucoup plus t\u00f4t, ils acc\u00e8dent concr\u00e8tement \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte au moment o\u00f9 la plupart des \u00ab\u00a0favoris\u00e9s\u00a0\u00bb n\u2019ont encore qu\u2019une vague id\u00e9e de l\u2019emploi qu\u2019ils occuperont un jour \u2014 et ajoutons pour ceux qui ont choisi <a href=\"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/2023\/05\/14\/les-choix-detudes-des-femmes-expliquent-ils-une-partie-des-differences-salariales-avec-les-hommes\/\">l\u2019une des nombreuses fili\u00e8res universitaires \u00e0 maigres d\u00e9bouch\u00e9s<\/a>\u00a0: s\u2019ils en trouvent un.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis s\u00fbr que beaucoup de gens trouveront cette comparaison absurde. Comment pourrait-on h\u00e9siter \u00e0 choisir des \u00e9tudes longues menant au minimum \u00e0 un emploi confortable (assis\u2026), probablement \u00e0 un salaire sup\u00e9rieur sur le long terme et assur\u00e9ment \u00e0 une plus grande culture personnelle&nbsp;? C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9vidence pour mes parents. R\u00e9trospectivement pourtant, je regrette d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 languir \u00e0 l\u2019universit\u00e9 conform\u00e9ment aux attentes de mon milieu. Quel temps perdu&nbsp;! L\u2019un de mes grands-p\u00e8res, parce qu\u2019il \u00e9tait tr\u00e8s bon \u00e9l\u00e8ve, se vit proposer de prolonger sa scolarit\u00e9 au-del\u00e0 du certificat d\u2019\u00e9tudes (\u00e0 la fin des ann\u00e9es 1920, ce n\u2019\u00e9tait pas rien). Il refusa tout net et pr\u00e9f\u00e9ra partir en apprentissage avant de retourner aupr\u00e8s des siens, \u00e9pouser ma grand-m\u00e8re et vivre le reste de son \u00e2ge. C\u2019\u00e9tait un dur petit adulte de treize ans. Un bonhomme.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019ai acquis une grande affection pour les boites \u00e0 livres. Non par radinerie envers les libraires, mais pour les surprises qu\u2019elles offrent. 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