{"id":38,"date":"2020-11-22T10:30:06","date_gmt":"2020-11-22T09:30:06","guid":{"rendered":"https:\/\/leseffrontes.fr\/?p=38"},"modified":"2023-03-15T21:04:34","modified_gmt":"2023-03-15T20:04:34","slug":"psychiatrie-militaire-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/2020\/11\/22\/psychiatrie-militaire-3\/","title":{"rendered":"Psychiatrie militaire 3"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">XIV<\/h2>\n\n\n\n<p>Il y avait aussi ce mec\u2026 intern\u00e9 dans l\u2019aile civile du d\u00e9partement de psychiatrie. Il ne portait pas le pyjama de taulard miteux qu\u2019on nous avait refil\u00e9, mais de simples v\u00eatements de tous les jours, un pantalon de toile et un polo marron. C\u2019\u00e9tait lui le dealer. Car disons-le, j\u2019ai pu d\u00e9couvrir \u00e0 cette occasion qu\u2019interdire l\u2019alcool \u00e9tait le meilleur moyen de favoriser une \u00e9conomie grise.<\/p>\n\n\n\n<p>Donc nous fumions \u00e0 longueur de journ\u00e9e, \u00e0 d\u00e9faut de pouvoir nous bourrer la gueule l\u00e9galement. Le matin, d\u00e8s la fin du petit d\u00e9jeuner, jusqu\u2019au soir. P\u00e9tard sur p\u00e9tard, \u00e7a tournait. Il n\u2019\u00e9tait pas rare d\u2019en avoir un dans chaque main tellement \u00e7a s\u2019encha\u00eenait. <em>Serial roller<\/em> \u00e9tait un grade envi\u00e9 dans cette hi\u00e9rarchie parall\u00e8le.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avions d\u00e9couvert, au gr\u00e9 de nos p\u00e9r\u00e9grinations confin\u00e9es, l\u2019ancienne morgue du centre hospitalier. C\u2019\u00e9tait un b\u00e2timent ouvert \u00e0 tous vents et situ\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cart, au sommet d\u2019une colline arbor\u00e9e. C\u2019\u00e9tait quatre murs datant du si\u00e8cle pr\u00e9c\u00e9dent et un toit de tuiles. Agis par je ne sais quel motif \u00e9trange, nous voulions le plaisir de fumer parmi les carreaux cass\u00e9s et les armoires vides. Quand l\u2019un d\u2019entre nous, avisant les frigos mortuaires, sans remarquer le ronronnement r\u00e9gulier du compresseur d\u2019air froid, entreprit d\u2019en ouvrir les portes une \u00e0 une.<\/p>\n\n\n\n<p>Un cadavre nous attendait derri\u00e8re la deuxi\u00e8me. Les pieds \u00e0 10h10 d\u2019une vieille crev\u00e9e nous ont saut\u00e9s \u00e0 la gueule. Nous avons referm\u00e9 le panneau m\u00e9tallique et nous sommes pr\u00e9cipit\u00e9s dehors, blancs comme des drapeaux d\u2019armistice. Assis par terre nous avons repris notre souffle, puis un mec a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Qui roule maintenant&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">XV<\/h2>\n\n\n\n<p>J\u2019ai eu Mino au t\u00e9l\u00e9phone. \u00ab&nbsp;J\u2019ai tout dit \u00e0 Manu&nbsp;\u00bb a-t-elle commenc\u00e9, suivi d\u2019un long silence et de la tonalit\u00e9. J\u2019\u00e9tais l\u00e0 depuis trois jours, la succession ininterrompue de d\u00e9fonce avec des personnes \u00e0 qui, en temps normal, tu ne dirais pas bonjour pour la bonne et simple raison que la probabilit\u00e9 de les croiser sur ton orbite est proche de rien, l\u2019attente de cette putain de commission de r\u00e9forme qui doit statuer sur ton retour \u2013 de deux choses l\u2019une&nbsp;: chez toi ou \u00e0 la caserne \u2013 le temps immobile entre deux repas et une douzaine de barjots estampill\u00e9s plus vrais que nature\u2026 je commen\u00e7ais \u00e0 avoir peur de finir tout comme&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019ordinaire quand j\u2019ai un petit bleu au c\u0153ur, je sors, je marche \u2013 jusqu\u2019\u00e0 peu, je picolais \u2013 je saoule mes potesses avec mes questions sur les filles. Je tue le temps \u00e0 coup de pourquoi&nbsp;? Et pourquoi moi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Mon voisin de chambre \u2013 l\u2019allemand alcoolique \u2013 \u00e9tait parti, remplac\u00e9 par le survivant de Mourmelon. On n\u2019avait rien \u00e0 se dire. Je suis all\u00e9 faire un tour \u00e0 l\u2019atelier d\u2019art-th\u00e9rapie. L\u00e0, on pouvait peindre, modeler de la terre glaise, dessiner, \u00e9crire\u2026 Les d\u00e9j\u00e0 r\u00e9form\u00e9s avaient laiss\u00e9 leurs \u0153uvres. Cette galerie avait un nom&nbsp;: P4&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Ce statut \u00e9tait notre <em>green card<\/em>, le s\u00e9same pour le retour \u00e0 la maison. \u00catre class\u00e9 quatri\u00e8me, avant-dernier \u00e9chelon, d\u2019une classification sommaire \u00e9tait notre but&nbsp;: Adaptation d\u00e9finitivement incompatible avec la poursuite du service militaire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">XVI<\/h2>\n\n\n\n<p>Vendredi&nbsp;! On y \u00e9tait&nbsp;! Un vent aimable froissait les arbres du parc, nous \u00e9tions \u00e0 la mi-juin et les heures du matin oriental devenaient moins fra\u00eeches&nbsp;; \u00e0 Metz maintenant, on pouvait fumer sans veste et finir son bol de caf\u00e9 clair \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur. Quel plaisir de trouver devant les portes de nos chambres le lave-pont et le seau r\u00e9glementaire&nbsp;! La quille&nbsp;! Pas v\u00e9ritablement celle des conscrits apr\u00e8s trente-six mois en Alg\u00e9rie, ou celle des appel\u00e9s du contingent de retour d\u2019Allemagne, mais c\u2019\u00e9tait la n\u00f4tre, les P4 \u2013 \u00ab&nbsp;la quille bordel\u202f!&nbsp;\u00bb \u2013, un bout de bois imaginaire qui fera bien l\u2019affaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s deux heures, les draps en tas devant chacune, nous avions termin\u00e9 de briquer les turnes. On bavardait de choses et d\u2019autres\u2026 \u00ab&nbsp;Tu rentres comment\u202f?&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Ma meuf vient me chercher.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Tu feras quoi en premier&nbsp;?&nbsp;\u00bb Mec, on en \u00e9tait presque \u00e0 s\u2019\u00e9changer nos adresses&nbsp;! Quand une sale rumeur a commenc\u00e9 \u00e0 circuler, remontant les couloirs comme une averse normande remonte la Seine pour dessaler les rues de Paris et d\u00e9coiffer les toits. De bouche en oreille, transmise et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, comment\u00e9e. La commission de r\u00e9forme, un ar\u00e9opage de m\u00e9decins et de troufions \u00e0 galons qui tamponnait \u00e0 la cha\u00eene des ordres de renvoi, ce dernier rempart avant notre libert\u00e9, la putain de commission sp\u00e9ciale de r\u00e9forme du vendredi&nbsp;! qui m\u00e9ritait ce qualificatif de \u00ab&nbsp;sp\u00e9ciale&nbsp;\u00bb car elle ne se r\u00e9unissait qu\u2019en cas de coup de feu, c\u2019est-\u00e0-dire pendant la p\u00e9riode des classes\u2026 ben\u2026 elle avait \u00e9t\u00e9 annul\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">XVII<\/h2>\n\n\n\n<p>Le week-end commen\u00e7ait, il me restait assez de tabac pour tenir jusqu\u2019\u00e0 dimanche, peut-\u00eatre lundi. Je retournais mes poches, j\u2019avais quelques sous, des francs et je me pr\u00e9cipitais \u00e0 la cafeteria. J\u2019achetais un paquet de cigarettes, en me serrant la ceinture, je pouvais voir venir, pas plus. Il fallait imp\u00e9rativement que la commission habituelle du mercredi ait bien lieu, comme convenu. J\u2019ai qu\u00e9mand\u00e9 un coup de fil au secr\u00e9tariat pour pr\u00e9venir mon p\u00e8re de ne pas venir me chercher. J\u2019ai demand\u00e9 des nouvelles de ma m\u00e8re. J\u2019ai voulu parler \u00e0 ma s\u0153ur, mais on me faisait signe que le service avait assez dur\u00e9. Un aspirant carabin s\u2019est approch\u00e9 d\u2019une d\u00e9marche tra\u00eenante&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tu vas aller refaire ton lit, \u00e7a va t\u2019occuper&nbsp;\u00bb avant de me tourner le dos et de rejoindre les autres grad\u00e9s attabl\u00e9s autour d\u2019un caf\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On s\u2019agitait dans les autres b\u00e2timents, les bras cass\u00e9s, les pieds en vrac, les d\u00e9coup\u00e9s du ventre, les couronn\u00e9s de la molaire, les augment\u00e9s de la bite, les traumatis\u00e9s transportables\u2026 tous ceux qui n\u2019\u00e9taient pas en pyjama mais en jogging se pr\u00e9paraient \u00e0 partir chez eux. Les r\u00e8gles de la caserne s\u2019appliquaient, ils \u00e9taient en permission. \u00c0 partir de l\u00e0, l\u2019h\u00f4pital s\u2019est vid\u00e9 et l\u2019horloge s\u2019est arr\u00eat\u00e9e brusquement, BAM\u202f! Stopp\u00e9e net\u202f! C\u2019\u00e9tait un <em>Big Bang<\/em> \u00e0 l\u2019envers. L\u2019espace s\u2019est contract\u00e9, tout racorni comme une peau d\u2019orange dans le frigo, entra\u00eenant dans sa chute toutes les autres dimensions, le temps, les amis et l\u2019amour, accabl\u00e9s au centre du grand trou noir avec, tout m\u00e9lang\u00e9s et repli\u00e9s en pelote, mon c\u0153ur solitaire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">XVIII<\/h2>\n\n\n\n<p>De ces cinq jours, il ne m\u2019est rien rest\u00e9. Tendu jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extr\u00eame, le temps fini par se briser. Sans lui, pas d\u2019\u00e9v\u00e9nements auxquels se raccrocher, pas de souvenirs \u00e0 suspendre aux murs de la m\u00e9moire. Deux d\u00e9cennies se sont \u00e9coul\u00e9es, ma m\u00e8re est morte et Manu ne m\u2019a plus parl\u00e9 pendant quinze ans. Je n\u2019ai jamais eu de nouvelles de Mino. O\u00f9 est-elle&nbsp;? Que fait-elle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un film fran\u00e7ais, \u00eatre r\u00e9form\u00e9 pour chagrin d\u2019amour, \u00e7a a de la gueule. Mais je n\u2019aime pas le cin\u00e9ma. Pr\u00e9cisons, je n\u2019aime pas aller au cin\u00e9ma, m\u2019asseoir dans le noir\u2026 \u00eatre confin\u00e9 entre pop-corn et films d\u2019auteurs pendant deux heures, je n\u2019y arrive plus. Je veux pouvoir appuyer sur la barre d\u2019espace, voir la <em>timeline<\/em> se figer, partir quand je le souhaite.<\/p>\n\n\n\n<p>Le vieux cheval conna\u00eet le chemin\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis rentr\u00e9 chez moi par le train de midi.<\/p>\n\n\n\n<p>Le hall d\u00e9fra\u00eechi de cette gare sans appr\u00eat de la ligne de Sceau n\u2019avait pas chang\u00e9 en mon absence. Devant moi, l\u00e9g\u00e8rement sur la gauche, les trois bancs de bois sombres et vernis, bien align\u00e9s contre le mur et le pr\u00e9sentoir portant les horaires de la ligne, m\u2019attendaient et me saluaient d\u2019un auguste garde-\u00e0-vous. Ne serait-ce le distributeur de confiseries, avec ses couleurs acides et ses n\u00e9ons criards, rien ne pouvait alt\u00e9rer l\u2019\u00e9l\u00e9gance d\u00e9su\u00e8te de mes souvenirs. Sur le parvis, un sourire las a d\u00e9pli\u00e9 mon visage froiss\u00e9\u2026 Personne ne m\u2019attendait. \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce qui change quand rien ne change&nbsp;?&nbsp;\u00bb me suis-je demand\u00e9.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>XIV Il y avait aussi ce mec\u2026 intern\u00e9 dans l\u2019aile civile du d\u00e9partement de psychiatrie. Il ne portait pas le pyjama de taulard miteux qu\u2019on nous avait refil\u00e9, mais de simples v\u00eatements de tous les jours, un pantalon de toile et un polo marron. C\u2019\u00e9tait lui le dealer. 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