{"id":429,"date":"2021-03-18T14:59:30","date_gmt":"2021-03-18T13:59:30","guid":{"rendered":"https:\/\/leseffrontes.fr\/?p=429"},"modified":"2021-03-18T15:20:42","modified_gmt":"2021-03-18T14:20:42","slug":"a-mere-silence","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/2021\/03\/18\/a-mere-silence\/","title":{"rendered":"\u00c0 m\u00e8re, silence"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle est morte, hier. Je l\u2019ai appris ce matin, un interne de l\u2019h\u00f4pital de Rennes avait laiss\u00e9 un message sur le r\u00e9pondeur&nbsp;: \u00ab&nbsp;Votre m\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e.&nbsp;\u00bb Je ne savais pas quoi faire, H\u00e9l\u00e8ne a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Rentrons.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je voulais voir la mer une derni\u00e8re fois avant de partir. Nous avons pris la voiture pour la plage de Carnac. Il n\u2019y avait pas grand monde. Il faisait trop chaud pour la saison. Je suis all\u00e9 me baigner. Un vernis d\u2019eau me collait au visage. J\u2019ai \u00e9cout\u00e9 le mur-mure des vagues, l\u2019oreille pos\u00e9e sur le ventre d\u2019H\u00e9l\u00e8ne. Un beau soleil gros et rond remplissait le ciel. H\u00e9l\u00e8ne a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Rentrons.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il faisait tr\u00e8s chaud \u00e0 Rennes. L\u2019\u00e9t\u00e9 avait vid\u00e9 les hospices, rempli les morgues. Les vieux se ramassaient \u00e0 la pelle et les rues \u00e9taient d\u00e9sertes. Une lumi\u00e8re querelleuse inondait les trottoirs. Je crois que nous \u00e9tions mardi. H\u00e9l\u00e8ne me tenait par la main. \u00ab&nbsp;Pourquoi tu ne pleures pas&nbsp;?&nbsp;\u00bb a-t-elle demand\u00e9. Je n\u2019en avais pas envie. Je voulais me baigner encore. \u00ab&nbsp;Pourquoi&nbsp;?&nbsp;\u00bb ai-je r\u00e9pondu. Je ne pleure pas. Qu\u2019est-ce que cela peut faire&nbsp;? Si l\u2019on pleure ou pas. En y r\u00e9fl\u00e9chissant bien, je n\u2019\u00e9tais pas triste. Cela n\u2019avait aucune importance. Il serait tellement plus simple de pleurer. Pour que l\u2019ordre des choses ne soit pas d\u00e9fait.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes all\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9glise Sainte-Th\u00e9r\u00e8se. Il faisait frais dans la nef. Une petite vieille ronflait, la t\u00eate sur son bras. Devant elle, il y avait des prospectus. J\u2019en ai pris un. Le titre disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u00e9sus est de retour&nbsp;\u00bb. J\u2019\u00e9tais bien d\u00e9sol\u00e9 pour lui. Si j\u2019avais pu, je ne serais pas revenu. \u00c0 part la petite vieille, J\u00e9sus et nous, il n\u2019y avait personne. J\u2019\u00e9tais \u00e9tourdi par le silence. H\u00e9l\u00e8ne a fait un signe de croix rapide. Elle voulait prier. Pas moi. Je ne pouvais pas pleurer. Je voulais \u00eatre triste \u00e0 ma fa\u00e7on. J\u2019ai propos\u00e9 \u00e0 H\u00e9l\u00e8ne de nous asseoir un instant. J\u2019\u00e9tais las. Le soleil tapait dur. Je ne voulais pas sortir et affronter la ville. Je voulais me lover dans le calme de l\u2019oc\u00e9an et son impassible \u00e9ternit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir, le ciel \u00e9tait plein de rougeurs. H\u00e9l\u00e8ne voulait manger des fruits de mer \u00e0 la brasserie. J\u2019ai dit que cela m\u2019\u00e9tait \u00e9gal. \u00ab\u00a0Je sais bien que tu ne m\u2019aimes pas\u00a0\u00bb a dit H\u00e9l\u00e8ne, sans pr\u00e9venir. \u00ab\u00a0Pas du tout\u00a0\u00bb\u00a0, lui ai-je r\u00e9torqu\u00e9. Je n\u2019y croyais pas moi-m\u00eame. \u00ab\u00a0\u00c7a n\u2019est pas grave. Je pense que je ne t\u2019aime pas non plus&nbsp;\u00bb. Nous avons pris le bus jusqu\u2019\u00e0 la place Sainte-Anne. \u00c7a sentait les pieds et les cosm\u00e9tiques. Avec la nuit, les terrasses se sont remplies. On respirait un peu, malgr\u00e9 l\u2019absence de vent. \u00ab\u00a0Je veux qu\u2019on retourne \u00e0 Carnac\u00a0\u00bb a d\u00e9clar\u00e9 H\u00e9l\u00e8ne, \u00ab\u00a0apr\u00e8s on se s\u00e9pare\u00a0\u00bb. J\u2019ai dit\u00a0: \u00ab\u00a0Oui.\u00a0\u00bb Je n\u2019ai plus parl\u00e9 durant le repas. Je r\u00eavais du port dans la brume, de m\u2019allonger au milieu les m\u00e9galithes bien align\u00e9s et sentir l\u2019odeur suave des foug\u00e8res. J\u2019avais envie d\u2019un avis de temp\u00eate, de voir l\u2019oc\u00e9an devenir sombre, la houle se creuser et se couvrir de blanc.<\/p>\n\n\n\n<p>H\u00e9l\u00e8ne m\u2019a demand\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c0 quoi tu penses&nbsp;?&nbsp;\u00bb Je l\u2019ai regard\u00e9. Elle \u00e9tait belle, H\u00e9l\u00e8ne, avec des cheveux tr\u00e8s noirs, quelques m\u00e8ches blanches et des l\u00e8vres subtiles. \u00ab&nbsp;Je veux qu\u2019il pleuve. Je ne sais pas.&nbsp;\u00bb J\u2019ai bu du vin, un Meursault de l\u2019ann\u00e9e. Il \u00e9tait ti\u00e8de avec un go\u00fbt de pierre. \u00ab&nbsp;Est-ce que quelque chose a chang\u00e9&nbsp;?&nbsp;\u00bb, j\u2019ai dit. \u00ab&nbsp;Je ne vois rien de diff\u00e9rent, tu dis que tout change, pourquoi je ne vois rien&nbsp;?&nbsp;\u00bb Il fait tellement chaud que personne ne croit \u00e0 la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain matin, nous sommes all\u00e9s \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie de cr\u00e9mation. La maison de retraite \u00e9tait pr\u00e8s de l\u2019a\u00e9roport de Rennes. C\u2019est ici que ma m\u00e8re est morte, mais elle a v\u00e9cu \u00e0 Carnac, pr\u00e8s de la mer avec le bruit incessant des vagues pour toute musique.<\/p>\n\n\n\n<p>La chaleur \u00e9tait \u00e9touffante. Le soleil avait envahi le ciel. Tout \u00e9tait blanc. Nous avons bu une bi\u00e8re dans une caf\u00e9t\u00e9ria de zone commerciale. Des jeunes gens en couple faisaient leurs courses, malgr\u00e9 la canicule. La t\u00eate me tournait.<\/p>\n\n\n\n<p>La c\u00e9r\u00e9monie se tenait au fun\u00e9rarium du cimeti\u00e8re municipal. Je suis entr\u00e9 dans une petite salle sombre, H\u00e9l\u00e8ne \u00e0 la suite. Il n\u2019y avait personne. Le cercueil de ma m\u00e8re \u00e9tait pos\u00e9 sur des tr\u00e9teaux devant le four de cr\u00e9mation. La porte \u00e9tait ouverte et je jetais un coup d\u2019\u0153il \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. L\u2019officiant est entr\u00e9. \u00ab&nbsp;Voulez-vous la voir&nbsp;?&nbsp;\u00bb a-t-il demand\u00e9, les deux mains sur le bois vernis. \u00ab&nbsp;Je ne pr\u00e9f\u00e8re pas&nbsp;\u00bb, lui ai-je r\u00e9pondu. Il ne s\u2019attendait pas \u00e0 cette r\u00e9ponse. Il a ferm\u00e9 le couvercle brusquement. Maman a vacill\u00e9 un court instant. Ensuite, comme si l\u2019officiant n\u2019attendait plus que nous, la c\u00e9r\u00e9monie a commenc\u00e9. \u00c0 la fin, il a dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Revenez dans deux heures, nous vous remettrons les cendres.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons cherch\u00e9 une terrasse \u00e0 l\u2019ombre. En face de nous, il y avait une cour d\u2019\u00e9cole. La cour \u00e9tait vide, nous \u00e9tions en ao\u00fbt. J\u2019ai dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je connais cette \u00e9cole, je crois que c\u2019est l\u00e0 que j\u2019allais. Je n\u2019en suis pas s\u00fbr.&nbsp;\u00bb Je confondais tout, je n\u2019\u00e9tais jamais venu ici auparavant. La t\u00eate me faisait mal maintenant. Une migraine me lancinait atrocement. Je n\u2019avais rien mang\u00e9 depuis hier et l\u2019alcool tapait fort. J\u2019ai essuy\u00e9 la sueur sur mon front. H\u00e9l\u00e8ne buvait une bi\u00e8re blonde \u00e0 petite lamp\u00e9e. Son regard se perdait au-del\u00e0 des toits. Nous ne parlions pas et je fumais des cigarettes sans filtre. L\u2019une au cul de l\u2019autre. Je me suis endormi un instant. Quand j\u2019ai ouvert les yeux, la rue baignait dans une lumi\u00e8re cruelle et blanche. Il \u00e9tait l\u2019heure d\u2019aller chercher les restes de maman.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous avons roul\u00e9 toute l\u2019apr\u00e8s-midi. Le macadam de la route fondait en faisant des cloques. La chaleur dans l\u2019habitacle atteignait au moins cinquante degr\u00e9s. C\u2019est H\u00e9l\u00e8ne qui conduisait. En approchant de la c\u00f4te, le thermom\u00e8tre est revenu \u00e0 la normale. Un vent d\u2019ouest rafra\u00eechissait la terre. On respirait mieux. J\u2019observais H\u00e9l\u00e8ne de profil. Elle conduisait avec application, en faisant bien attention \u00e0 mettre le clignotant et \u00e0 regarder dans le r\u00e9troviseur. Elle ne parlait pas. Nous sommes arriv\u00e9s \u00e0 Carnac pour l\u2019ap\u00e9ritif. \u00ab&nbsp;D\u2019abord les cendres de ta m\u00e8re, ensuite je rentre&nbsp;\u00bb a dit H\u00e9l\u00e8ne. Je n\u2019ai rien r\u00e9pondu. Je voulais me baigner encore et encore, pour toujours, me fondre dans l\u2019oc\u00e9an, devenir l\u2019\u00e9cume et la vague. Je voulais sentir le vent rouler sur mon \u00e9chine, entendre les \u00e9lingues claquer contre les mats d\u2019aluminium, hurler dans le calme liquide, \u00eatre la pluie sur ma peau\u2026 H\u00e9l\u00e8ne avait pris sa d\u00e9cision, elle ne changera pas d\u2019avis. Je voulais\u2026 Je ne voulais plus faire d\u2019effort.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle est morte, hier. 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