{"id":871,"date":"2022-02-20T15:49:38","date_gmt":"2022-02-20T14:49:38","guid":{"rendered":"https:\/\/leseffrontes.fr\/?p=871"},"modified":"2023-10-11T13:22:40","modified_gmt":"2023-10-11T11:22:40","slug":"langue-maternelle-et-langue-de-la-patrie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/leseffrontes.fr\/index.php\/2022\/02\/20\/langue-maternelle-et-langue-de-la-patrie\/","title":{"rendered":"Langue maternelle et langue de la patrie"},"content":{"rendered":"\n<p>Parmi toutes les turpitudes reproch\u00e9es \u00e0 la R\u00e9publique fran\u00e7aise, celle que j\u2019ai le plus rarement entendu mentionn\u00e9e par les militants urbains est certainement le d\u00e9clin des langues r\u00e9gionales. Tout au plus aiment-ils infliger au fran\u00e7ais sa juste p\u00e9nitence en le lardant de vocabulaire anglo-am\u00e9ricain fra\u00eechement import\u00e9&nbsp;; il n\u2019en reste pas moins la langue spontan\u00e9e de leurs indignations.<\/p>\n\n\n\n<p>Je crois avoir pris conscience de l\u2019existence d\u2019autres langues que le fran\u00e7ais en France et de ses nombreuses variations appel\u00e9es <em>patois<\/em> lorsque j\u2019\u00e9tais coll\u00e9gien. La vision d\u2019un pays autrefois divis\u00e9 en diff\u00e9rents espaces linguistiques me laissait une impression un peu inqui\u00e9tante. Je ne parlais alors que le Fran\u00e7ais et l\u2019apprentissage des rudiments de l\u2019anglais me causait d\u00e9j\u00e0 bien des difficult\u00e9s. Franchement, j\u2019\u00e9tais persuad\u00e9 que je n\u2019arriverais jamais \u00e0 me d\u00e9brouiller avec une autre langue que celle de ma m\u00e8re, l\u2019ayant apprise par la m\u00e9thode myst\u00e9rieuse que l\u2019on ma\u00eetrise si bien quand on est encore dans la petite enfance et que l\u2019on oublie sit\u00f4t qu\u2019on est un grand gar\u00e7on de la classe de sixi\u00e8me. J\u2019\u00e9tais donc rassur\u00e9 de vivre dans une \u00e9poque o\u00f9 l\u2019on parlait d\u00e9sormais fran\u00e7ais partout dans mon pays. Je saurai ainsi demander mon chemin et prendre part aux conversations sans devoir apprendre l\u2019Occitan, le Basque ou le Breton en plus de l\u2019anglais (et bient\u00f4t de l\u2019espagnol, dont le principal m\u00e9rite \u00e9tait de para\u00eetre beaucoup moins effrayant que l\u2019allemand). Cependant, pour parvenir \u00e0 cette remarquable homog\u00e9n\u00e9it\u00e9 linguistique, l\u2019\u00e9cole de la R\u00e9publique s\u2019\u00e9tait montr\u00e9e s\u00e9v\u00e8re. Pendant plusieurs g\u00e9n\u00e9rations, disait-on, les \u00e9coliers des r\u00e9gions o\u00f9 l\u2019on ne parlait pas le fran\u00e7ais du bassin parisien avaient \u00e9t\u00e9 durement punis d\u00e8s qu\u2019ils avaient le front de s\u2019exprimer dans leur langue maternelle, non seulement en classe, mais m\u00eame en r\u00e9cr\u00e9ation. Nous, nous n\u2019\u00e9tions jamais punis de parler fran\u00e7ais en cours d\u2019anglais, du moment que ce n\u2019\u00e9tait pas du bavardage, et bien s\u00fbr il ne serait venu \u00e0 l\u2019id\u00e9e de personne de nous reprocher de discuter en fran\u00e7ais durant la r\u00e9cr\u00e9. Je ne pouvais qu\u2019\u00e9prouver un sentiment d\u2019injustice et de solidarit\u00e9 r\u00e9trospective envers les enfants que les instituteurs d\u2019autrefois avaient r\u00e9primand\u00e9s pour avoir commis l\u2019acte le plus naturel du monde&nbsp;: parler sa propre langue. Je ne savais plus que penser de la R\u00e9publique&nbsp;: elle \u00e9tait m\u00e9chante, mais tout de m\u00eame, elle \u00e9tait pratique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait bien connu que les politiciens de la capitale avaient forc\u00e9 les Bretons \u00e0 ne plus parler leur langue en parachutant l\u00e0-bas des commandos d\u2019instituteurs inflexibles charg\u00e9s de terroriser les enfants et sans doute leurs parents, alors que la Bretagne avait fait le don \u00e0 la France d\u2019une invention des plus dignes de gratitude qui soit&nbsp;: les cr\u00eapes. J\u2019avoue \u00eatre rest\u00e9 sur cette id\u00e9e na\u00efve bien apr\u00e8s l\u2019\u00e2ge o\u00f9 l\u2019on ne compte plus sur sa maman pour d\u00e9layer la p\u00e2te et retourner la cr\u00eape \u00e0 mi-cuisson en la faisant tournoyer au dessus de la po\u00eale d\u2019un audacieux coup de poignet \u2014 ce n\u2019est sans doute pas la meilleure mani\u00e8re de faire, que les Bretons nous pardonnent&nbsp;! Cette id\u00e9e me resta jusqu\u2019\u00e0 ce que je lise le r\u00e9cit de l\u2019enfance bigoud\u00e8ne d\u2019un fameux auteur breton n\u00e9 en 1914, o\u00f9 j\u2019appris que la diffusion du fran\u00e7ais se fit <em>avec<\/em> les Bretons, et non contre eux&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Quant aux ma\u00eetres d&rsquo;\u00e9cole, depuis la cr\u00e9ation des \u00c9coles Normales, beaucoup d&rsquo;entre eux sont des fils de paysans. Ils font souvent comme le p\u00e8re d&rsquo;un de mes amis. Ils punissent s\u00e9v\u00e8rement, dans la journ\u00e9e, les \u00e9l\u00e8ves qu&rsquo;ils surprennent \u00e0 parler breton. Apr\u00e8s la classe, leur plaisir est de parler le m\u00eame breton dans leur famille et avec les gens du bourg. Contradiction&nbsp;? Pas du tout. Quand ils ont fini d&rsquo;\u00eatre des hussards de la R\u00e9publique, ils redeviennent des hommes.<\/p>\n\n\n\n<p>Pas de contradiction non plus dans le comportement de nos parents. \u00c0 chacune de nos d\u00e9faillances, comme je l&rsquo;ai dit, la seconde punition, apr\u00e8s celle de l&rsquo;instituteur, nous vient d&rsquo;eux. Ils font le sacrifice d&rsquo;envoyer leurs enfants \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole pour apprendre le fran\u00e7ais oral ou \u00e9crit alors qu&rsquo;ils en ont souvent besoin \u00e0 la maison pour garder les vaches ou les fr\u00e8res et s\u0153urs. Le travail des petits est donc de s&rsquo;appliquer au fran\u00e7ais. En parlant breton, ils boudent ce travail, ils rechignent \u00e0 la peine, ils s&rsquo;amusent. Que m\u00e9rite quelqu&rsquo;un qui s&rsquo;amuse au lieu de travailler, s&rsquo;il vous pla\u00eet&nbsp;? Une bonne correction pour lui apprendre \u00e0 vivre. Par cons\u00e9quent, le <em>vachard<\/em> qui rentre \u00e0 la maison doit s&rsquo;attendre \u00e0 recevoir une racl\u00e9e assortie d&rsquo;un discours en breton. Que les parents soient Blancs ou Rouges, il n&rsquo;y coupera pas. Les Blancs ont beau pr\u00e9tendre, avec les pr\u00eatres, que \u00ab&nbsp;le breton et la foi sont fr\u00e8re et s\u0153ur en Bretagne&nbsp;\u00bb, cela ne dispense nullement leur prog\u00e9niture d&rsquo;apprendre le fran\u00e7ais, m\u00eame s&rsquo;ils ne doivent pas en user quotidiennement.<\/p>\n<cite> Pierre-Jakez H\u00e9lias, Le cheval d&rsquo;orgueil (\u00e9d. Plon, Terre Humaine, 1975), p. 213<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Notez bien&nbsp;: ni Pierre-Jakez ni moi ne voulons nier que l\u2019enseignement universel du fran\u00e7ais d\u00e9cid\u00e9 dans la capitale ait \u00e9t\u00e9 un outil politique visant \u00e0 transformer la France en nation linguistiquement homog\u00e8ne, plus commode \u00e0 gouverner et plus solidement r\u00e9publicaine. Simplement, les parents des petits bretons de cette g\u00e9n\u00e9ration y voyaient aussi un savoir indispensable pour leurs enfants \u2014 comme l\u2019anglais pour les enfants d\u2019aujourd\u2019hui. \u00c0 la diff\u00e9rence de l\u2019anglais, cependant, le fran\u00e7ais \u00e9tait bien plus qu\u2019une langue utile. C\u2019\u00e9tait la langue de la <em>patrie<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire&nbsp;: non pas le pays o\u00f9 l\u2019on na\u00eet, mais celui pour lequel un homme risque sa vie quand il faut le d\u00e9fendre de la mainmise d\u2019autres hommes.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p>Pendant quatre ans, ils ont abandonn\u00e9 leurs d\u00e9froques de ma\u00eetres et de domestiques pour n&rsquo;\u00eatre plus que des fr\u00e8res d&rsquo;armes pataugeant dans une m\u00eame terre boueuse qui n&rsquo;appartenait ni aux uns ni aux autres. Ils ont un peu appris <em>La Marseillaise<\/em>, <em>le Chant du D\u00e9part<\/em>, <em>la Braban\u00e7onne<\/em> et d&rsquo;autres chansons en fran\u00e7ais. Ils ont vaincu ou cru vaincre les Boches, ce qui est la m\u00eame chose. Et maintenant, ils se retrouvent ensemble devant le monument aux morts o\u00f9 les noms des Rouges et des Blancs se m\u00ealent sans distinction. Ils ont sauv\u00e9 la France, la France est \u00e0 eux, fait partie de leur patrimoine, pourquoi pas le fran\u00e7ais&nbsp;! Et les instituteurs la\u00efques, tout Rouges qu&rsquo;ils soient, apprennent \u00e0 leurs enfants des chants patriotiques&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>O\u00f9 t&rsquo;en vas-tu, soldat de France,<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e9quip\u00e9, pr\u00eat au combat,<\/p>\n\n\n\n<p>Plein de courage et d&rsquo;esp\u00e9rance<\/p>\n\n\n\n<p>O\u00f9 t&rsquo;en vas-tu, petit soldat&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Nos anciens combattants de p\u00e8res sont flatt\u00e9s. Ils n&rsquo;ont pas souffert en vain, perdu un \u0153il ou une jambe pour qu&rsquo;on fasse le silence sur quatre ans d&rsquo;\u00e9pop\u00e9e. Bien s\u00fbr, cette guerre est la derni\u00e8re, c&rsquo;est entendu. Mais justement, ils ne sont pas peu fiers d&rsquo;avoir \u00e9t\u00e9 ceux qui ont mis un point final \u00e0 tant de si\u00e8cles de bruit et de fureur. Le mot <em>bro<\/em>, qui d\u00e9signait auparavant quelques lieues carr\u00e9es autour de leur clocher, s&rsquo;\u00e9tend maintenant \u00e0 toute la France. Ils ne connaissent le mot <em>Breiz<\/em>, le nom de la Bretagne, que parce qu&rsquo;il figure dans les chansons et les cantiques. Jamais ils ne l&#8217;emploient dans la vie courante. Mais leur \u0153il se mouille quand ils entendent le mot <em>patrie<\/em> dont les instituteurs font un constant usage \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole. D\u00e9cid\u00e9ment, ils ne sont pas mal du tout, ces instituteurs. Et d&rsquo;abord, beaucoup sont tomb\u00e9s glorieusement sur le front. On peut compter sur ces gens l\u00e0 pour \u00e9lever les enfants comme il faut, tout Rouges qu&rsquo;ils sont.<\/p>\n<cite> Ibid., pp. 214-215<\/cite><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Maintenant que je suis grand, je confesse lire au moins autant en anglais qu\u2019en fran\u00e7ais et, en cons\u00e9quence, je pense \u00e0 certains sujets dans la langue internationale plus que dans ma langue maternelle. L\u2019anglais est presque une mienne langue, en plus du fran\u00e7ais, bien que j\u2019y garde assez de lacunes pour ne pas douter de mes origines. Je me garderai bien de pronostiquer l\u2019avenir de ma langue maternelle, sinon qu\u2019il est \u00e9troitement li\u00e9 \u00e0 l\u2019avenir de ma patrie. Si les Fran\u00e7ais se d\u00e9sint\u00e9ressent tout \u00e0 fait de la France et pr\u00e9f\u00e8rent s\u2019int\u00e9grer \u00e0 une puissance sup\u00e9rieure, ils finiront par s\u2019exprimer en anglais ou en allemand, ou peut-\u00eatre en chinois. Si, comme je le pressens, le d\u00e9clin des ressources indispensables \u00e0 la marche du monde industriel am\u00e8ne bient\u00f4t un nombre croissant de gens \u00e0 s\u2019enraciner dans une existence plus r\u00e9gionale, avec moins de voyages et d\u2019ambitions cosmopolites, nul doute que les parlers locaux retrouveront leur vigueur ou, s\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 tout \u00e0 fait oubli\u00e9s, s\u2019inventeront de nouveau. D\u2019ici l\u00e0, ma prose en fran\u00e7ais du d\u00e9but du XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, couch\u00e9e sur un flux d\u2019\u00e9lectrons plus fragile que le parchemin, se sera envol\u00e9e comme s\u2019envol\u00e8rent les paroles de mes anc\u00eatres dans toutes les langues qu\u2019ils ont parl\u00e9.<\/p>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parmi toutes les turpitudes reproch\u00e9es \u00e0 la R\u00e9publique fran\u00e7aise, celle que j\u2019ai le plus rarement entendu mentionn\u00e9e par les militants urbains est certainement le d\u00e9clin des langues r\u00e9gionales. 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