Après avoir commenté l’emballement médiatique international autour de l’affaire Pelicot et montré que les condamnés ne sont pas représentatifs de la population masculine française, je vais compléter la série en parlant d’une affaire quelque peu similaire qui a pourtant reçu beaucoup moins d’attention du public et bien moins de commentaires édifiant de la part des journalistes, militant.e.s et autres prescripteurs d’opinions.
L’affaire commence en 1998, quand une jeune actrice et étudiante (de 21 ans) reçoit une proposition alléchante : tenir le premier rôle dans le prochain long métrage d’une réalisatrice connue ! Elle s’appelle Caroline Ducey, et elle a bien sûr les idées de son sexe et de son âge :
J’apprends que je suis admissible à Normale Sup, quand mon agent me transmet le scénario de Romance. Je suis tout de suite séduite par la dimension féministe de l’histoire : j’ai le sentiment de participer au mouvement d’émancipation des femmes. Je vois bien évidemment que le scénario contient de nombreuses scènes de sexe. […] ma rencontre avec Catherine Breillat achève de me convaincre. Elle me reçoit dans son appartement rempli de livres et d’œuvres d’art. Je suis subjuguée par son intelligence.
« Caroline Ducey : “J’ai été violée sur le plateau de Romance de Catherine Breillat” », Le Nouvel Obs, 2024
Pause. De quoi une jeune Française, issue d’une famille de la classe moyenne et reçue à l’École Normal Supérieure a-t-elle besoin de s’émanciper, en 1998 ? De sa maman, sans doute, et de toute entrave à ses désirs.
Le fait que le film soit réalisé par une femme vous rassure-t-il ?
Évidemment. Ma propre mère s’étant opposée à mon désir de devenir actrice, je projette en Breillat une mère de cinéma potentielle et je lui fais d’emblée une confiance absolue. Dans le scénario, mais aussi dans ce qu’elle dit du film, la question de la liberté de la femme est centrale, alors je me sens protégée.
Ibid.
La liberté de montrer son cul, c’est très important pour la femme moderne. Et comme Catherine Breillat a fait sa carrière cinématographique et littéraire sur ce thème (premier roman : L’Homme facile, 1968, aussitôt interdit aux mineurs), elle semble le guide idéal pour entamer une carrière d’actrice féministe-libre-et-nue, avec l’emballage intellectualisant qui permet de se distinguer des pauvresses réduites à tourner du porno.
On démarre avec une scène de bondage où François Berléand, qui joue un maître sado-maso, doit m’attacher. Au bout de quelques minutes, Catherine se met à nous insulter parce qu’elle nous trouve nuls. Dans cette séance d’humiliation publique, je ne reconnais pas la femme sensible que j’ai rencontrée quelques semaines plus tôt. Elle me terrorise, et au déjeuner j’éclate en sanglot à la cantine.
À ce moment-là, songez-vous à quitter le tournage ?
J’ai signé un contrat et je n’ai aucune idée de la façon de m’en libérer. Mais surtout, Catherine me rattrape, redevenant un instant la femme merveilleusement attachante qu’elle sait être. Durant tout le tournage, elle alternera accès de violence verbale inouïe et discours ensorcelants. […] C’est pour ne pas la décevoir que je retourne sur le plateau l’après-midi.
Ibid.
On se croirait dans Madmoizelle, à la rubrique Témoignages ! Sauf que le connard, ici, est une réalisatrice encensée par la critique (beaucoup moins par le public : Romance est noté 1,6 sur 5 sur AlloCiné).
Mon personnage doit se faire pénétrer avec les doigts par le maître sado-maso. Sur le plateau, le ton monte entre Catherine et François : elle exige qu’il fasse le geste « pour de vrai » et lui, refuse. Je suis bouleversée : je le répète, il n’a jamais été question que les scènes de sexe ne soient pas simulées ! Mais elle insiste. Alors je propose à François de ruser : en positionnant mes jambes d’une certaine façon, il peut glisser sa main sous ma jupe de manière à laisser croire à Catherine qu’il accomplit vraiment ce geste.
Ibid.
Et en effet, raconter l’histoire d’une femme qui s’offre toute sorte d’expériences sexuelles parce que son mec ne la touche plus ne nécessite pas qu’un acteur entre dans l’actrice, là où ne se trouve ni caméra ni lumière. Alors pourquoi la réalisatrice le demande-t-elle ? Quelle satisfaction y trouve-t-elle ?
Puis vient la scène avec l’authentique star du film :
J’entends Catherine crier qu’elle a besoin de moi. J’arrive, elle me dit qu’elle a changé d’avis et qu’il faut que nous tournions, lui et moi, une scène de sexe. Très vite, je sens qu’il essaie de me pénétrer. Je sens son sexe qui essaie d’entrer en moi, mais mon corps se ferme. Rocco a l’élégance de ne pas me forcer. Donc on fait semblant. Je tiens à le dire : contrairement à ce que Catherine a toujours laissé entendre, je n’ai pas couché avec Rocco Siffredi sur Romance.
Ibid.
Vous avez remarqué ? Ce sont les acteurs, François Berléand et Rocco Siffredi qui conservent une attitude professionnelle vis-à-vis de Caroline. « Le fait que le film soit réalisé par une femme… » n’était pas la garantie d’être respectée, finalement.
Un jeune gars arrive : c’est Reza, mon partenaire. Je lui demande d’où il vient, ce qu’il a fait. Catherine éclate de rire : Reza n’est pas acteur, elle l’a trouvé dans un club échangiste. […] On lance le moteur. Je ressens une brûlure intense : Reza m’a fait un cunnilingus. […] Je perds connaissance, je plonge dans un trou noir, je me congèle, par instinct de survie. […] Je reviens à moi en entendant le bruit de la pellicule. Le type attend ma réplique pour poursuivre la scène. Je suis incapable de dire un mot. J’entends le deuxième assistant quitter le plateau en lançant qu’il ne peut pas « cautionner ça ». Surtout, je vois cette scène impossible, à laquelle je ne veux pas croire : Breillat est en train de branler le mec pour qu’il maintienne son érection.
Ibid.
Pour ma part, j’aurais du mal à conserver une érection entre les mains de Catherine… et plus encore dans ces circonstances sordides. Maintenant, voyons les points communs avec Dominique Pelicot :
- Tous deux ont un vif intérêt pour des pratiques sexuelles inhabituelles.
- Tous deux usent de mensonge et de manipulation.
- Tous deux sont indifférents au consentement et au bien-être de leur objet sexuel.
- Tous deux aiment soumettre leur objet sexuel à des actes effectués par d’autres personnes.
- Tous deux aiment mettre en scène et filmer ces actes.
Et voici les différences :
- Dominique a finalement été jugé et condamné, suscitant une vague de réprobation et de dégoût dans tout le pays et au-delà.
- Catherine s’épanche dans la presse :
Pour moi, la longue scène [du film À ma sœur !] où Fernando circonvient Elena et l’amène à coucher avec lui est peut-être un viol moral, mais non un viol pénal. La différence est capitale : celui ou celle qui s’est laissé circonvenir ne peut prétendre avoir été violé, même si le consentement dans le premier cas n’est pas très éclairé et même si on peut, après coup, se trouver très bête et un peu honteux de s’être laissé abuser. Cela explique-t-il en partie le cas Ducey ? L’impossibilité d’assumer ? Peut-être ! Le désir et la séduction sont troubles.
« Catherine Breillat : “La vie est fondamentalement une quête de l’amour absolu” », revue À Rebours, 2025
Catherine est, certes, juridiquement innocente puisqu’il n’y a pas eu de procès. L’est-elle moralement ? « La différence est capitale », ou pas ? Caroline a été découragée de tenter la voie judiciaire par la police et par son avocat. Quant au tribunal informel des militant.e.s, il semble trop occupé à vilipender des cinéastes et des acteurs de sexe masculin pour accepter un dossier de plus. Continuons la liste des différences :
- Dominique a filmé avec son caméscope.
- Catherine a bénéficié du soutien financier d’Arte, Canal+, la Société des producteurs de cinéma et de télévision et le Centre national de la cinématographie (entre autres).
- L’œuvre intégrale de Dominique a été présentée au public une seule fois, au tribunal d’Avignon. La critique l’a unanimement éreinté.
- Le film de Catherine a fait 343.954 entrées en France, dont 40% à Paris. Le public provincial ne comprend pas les intellectuels !
- Dominique a bien une fiche sur IMDB (si, si, je ne plaisante pas), qui le crédite d’avoir joué son propre rôle dans un téléfilm et deux séries télévisées.
- Catherine a reçu les éloges du British Film Institute et l’indulgence des commissions d’exploitation :
C’est cette complexité provocante qui distingue Romance des explorations plus vulgaires de la sexualité féminine dans le cinéma grand public. Et c’est dans cette distance que réside toute l’histoire, car l’accueil réservé à Romance jusqu’à présent est révélateur de l’évolution des mœurs. Aujourd’hui, les films d’art et d’essai ont presque perdu leur capacité à choquer. Le vent a tellement tourné que les censeurs ne s’inquiètent guère de l’influence potentiellement corruptrice de tout film sous-titré, car ils s’attendent à ce que seul un faible pourcentage du public le regarde. Romance a été autorisé sans coupures par le British Board of Film Classification (BBFC) avec une classification « 18 » au Royaume-Uni, malgré le fait qu’il comprenne des séquences où Marie est pénétrée par des pénis (filmés de profil, mais apparemment réels) et par des mains (filmées de plus près) — les siennes, celles de ses médecins et celles de son amant.
« The edge of the razor: Catherine Breillat on Romance », British Film Institute, 2024
Dans le même article, Catherine explique aux cinéphiles britanniques que :
La pornographie est l’acte sexuel sorti de son contexte et transformé en produit de consommation, en exploitant les sentiments ou les émotions les plus vils des gens. En réalité, dans la vie quotidienne, les actes sexuels sont entourés d’émotions, de considération pour le partenaire, de plaisir, etc., qui ne sont pas représentés dans la pornographie. La pornographie en tant qu’industrie est donc une prostitution des émotions et des actes humains communs et précieux que tout le monde accomplit dans sa vie quotidienne. Le cinéma pornographique n’existe pas : il n’y a pas de cinéma dans les films pornographiques. Il n’y a pas d’acteurs, car ils ne véhiculent aucune émotion, ils n’ont pas de personnalité.
C’est sans doute la meilleure description du cinéma de Catherine Breillat que vous lirez jamais.
Consentir… puis se sentir con.n.e
Dans l’affaire Pelicot, l’élément jugé scandaleux par les commentateurs et commentatrices était l’absence de consentement de la victime. Si Gisèle Pelicot avait consenti (avec enthousiasme) à servir de poupée sexuelle sous sédatif à des dizaines d’hommes sous le regard de Dominique et son caméscope, alors là… pas de souci ! « On fait ce qu’on veut. On a bien le droit. Toutes les sexualités sont permises, facho ! » C’est la totalité de la « morale » contemporaine : la liberté de l’individu de poursuivre ses désirs est le principe absolu auquel tout doit se soumettre. Suggérer que certains comportements puissent être condamnables indépendamment du consentement des participants est une détestable opinion rétrograde et un crime contre la modernité.
Dans l’affaire Breillat (qui restera une non-affaire faute de procès), les rares débats ont pour thème le consentement : Caroline a-t-elle bien lu le scénario ? Que contenait-il exactement ? Catherine a-t-elle un peu dépassé le cadre prévu ? Personne, aujourd’hui, ne se demande si un tel scénario ne mériterait pas d’être privé de financements publics et le film classé X au nom d’une notion archaïque : la décence.
« La… la décence ? (beurk) Mais vous n’y songez pas ! Ce serait le retour de l’oppression patriarcale et des heures les plus sombres, au minimum ! Nous voulons êtres libres, émancipé.e.s, épanoui.e.s ! Jouir sans entraves, merde ! Vieux réac’ frustré ! »
Peut-être bien. Mais un renouveau de la décence préserverait les actrices crédules — et beaucoup d’autres femmes — de situations traumatisantes dont le dogme du consentement individuel échoue à les protéger. Je ne m’attends pas à ce que cette proposition soulève un grand enthousiasme : dans cette époque, l’Individualisme est sacré. D’autres civilisations avant nous ont sacrifié obstinément des jeunes femmes à leurs croyances ; nous ne faisons simplement pas exception.