L’Effrontée du mois de janvier 2026 : Leslie

— Que vois-je ? C’est encore un homme qui monte jusqu’à moi. N’ont-ils pas compris, ces imbéciles ? Qu’importe, j’ai faim. Celui-ci fera mon dîner.

— Bonjour !

— Qui es-tu, mortel, qui vient déranger la sphinx ? Crois-tu faire mieux que tes devanciers dont les os blanchissent autour de moi ? Voilà bien la masculinité toxique ! Elle rend les hommes agressifs et imprudents. Rrrrrrr… Je vais t’effacer du monde, homme, et ton petit substitut phallique en ferraille ne te protégera pas !

— Je n’étais jamais monté, la vue est super chouette d’ici ! On contemple toute la plaine jusqu’à Thèbes, c’est magnifique ! J’adore la randonnée.

— Ton nom, chair à pâté ?

— Pardon, Œudipe. Et toi ?

— Je suis la sphinx, tu ne le sais pas ?

— Mais tu as sûrement un nom. Un prénom au moins.

— Heu… C’est bien la première fois qu’on me le demande. Je peux te le dire, car je vais te bouffer : Leslie.

— Leslie ? C’est mimi.

— Je ne suis pas « mimi » ! Je suis la sphinx ! Je puni les hommes pour tout le mal qu’ils font ! Je lacère le patriarcat et ses stéréotypes montant ici avec leurs petits glaives ridicules.

— Le patriarcat ? Je ne l’ai pas connu, j’ai été abandonné à ma naissance. Je peux m’asseoir à côté de toi ? J’ai toujours les pieds qui gonflent — pourtant j’aime la marche ! Bon, et il ressemble à quoi le patriarcat ?

— Il viole, il oppresse, il domine…

— C’est donc un dieu ?

— Comment ? Non… bien sûr que non ! Qu’est-ce que tu racontes ?

— Il me semblait que c’était une devinette : qu’est-ce qui viole, oppresse et domine ? La Nature pardi ! Nul n’échappe à sa tyrannie, tant qu’il a un corps. La vie passe à travers nous sans nous demander d’acquiescement. Nous engendrons sans volonté enfants, pus et excréments, puis un cadavre vite absorbé par d’autres êtres affamés. Venus au monde malgré nous, retirés du monde malgré nous, torturés par l’ennui, le malheur et de bref moments de bonheur : la Nature est la grande violeuse.

— Mais ferme-la, bon Zeus ! C’est moi qui pose les questions ici ! Écoute la mienne et je te dévore ensuite. Te crois-tu capable de percer mon énigme ?

— Tu me prends pour un Béotien ? Vas-y, dis-moi ta blague.

— Quel être est pourvu d’une seule voix, qui a d’abord quatre jambes, puis deux jambes, et trois jambes ensuite ?

— J’ai combien de jours pour réfléchir ?

— Aucun. Hâte-toi, j’ai faim.

— J’ai un ami, appelé Amphiloque, qui répond bien à cette description.

— Mais que me racontes-tu, imbécile ?

— Et bien, Amphiloque est nain, et passablement porté sur la bouteille. Le matin, on le voit rarement sur ses deux jambes tant il est saoul. À midi, ça va, il se tient debout et drague ma sœur Alcinoé. Le soir, il est fou de frustration…

— Et alors ?

— T’ai-je dit qu’il est nain ? Au coucher du soleil, il est sur trois pattes, comme un tabouret.

— Sale petit con ! Je vais te bouffer !

— Ben quoi ? C’est l’Homme !

— Aaargh ! C’est l’Homme… Tu as trouvé. Et par niaiserie, en plus. Ce n’est pas juste ! Je vais me suicider.

— Mais non, faut pas t’en faire pour ça…

— À Hadès, je n’en puis plus de ce monde cis-blanc-hétéro-normé !

— Leslie, revient ! Ça ne vaut pas la peine… Je t’aime bien, tu sais ? Le crépuscule va être sublime ce soir ! Leslie ! J’ai des croquettes à la maison !

Illustration : Œdipe et le Sphinx, par François-Émile Ehrmann, 1903

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