Les RH, dernier rempart contre le fachisme et le masculinisme ?

Le langage des hommes

Il y a deux ans environ, j’ai candidaté à une formation de type second œuvre du bâtiment. J’arrivais d’un autre secteur manufacturier, je savais bosser, lire, écrire et compter ; j’étais un candidat très facile à évaluer. Pendant le reste de l’entretien j’ai bavardé avec la recruteuse, en lui racontant ma joie d’avoir quitté le tertiaire, son avachissement, ses jalousies aigres et ses complots de bureau. Dans les ateliers, j’ai trouvé des relations simples et directes : on est là pour bosser, on a besoin les uns des autres, on est bien content de grailler ensemble à la pause, point. Ça n’exclue pas certaines inimitiés ou rivalités, mais c’est généralement un monde de franchise et d’entraide. « Pas étonnant, me dit la dame, ce sont des métiers d’hommes ! » J’étais scié qu’elle le dise, et comme une évidence !

Au printemps dernier, j’étais en mission dans une moyenne boîte. Trente gars dans l’atelier, trois femmes… dans les bureaux. Deux immigrés, d’Europe de l’est. Les relations étaient dans le style habituel des milieux masculins : taquineries, allusions sexuelles, clichés racistes, etc. Nos immigrés n’étaient nullement troublés et répondaient sur le même ton rigolard et provoquant (car il y a matière à se moquer des Français aussi). Il y avait certainement quelque part au mur l’affichage obligatoire contre le harcèlement moral et sexuel, mais tout le monde s’en foutait. Nul doute qu’une délégation de politiciennes, militantes, influenceuses et autres variantes de la maîtresse d’école aurait été scandalisée par le ton si politiquement incorrect de nos conversations. Il aurait fallu s’expliquer, s’excuser, promettre d’être sages désormais, de ne plus dire de gros mots… Quel temps perdu ! Il y a de bonnes raisons au rude langage des hommes. D’abord, quand on est le sexe qui prend l’essentiel des risques et produit la majeure partie des biens et denrées dont la société à besoin, il n’est ni nécessaire ni bénéfique de cajoler continuellement les autres et dissimuler ses intentions. Tandis que pour le sexe vulnérable et dépendant, il est indispensable d’éviter les conflits ouverts et d’entretenir un réseau de relations personnelles d’où l’on peut tirer toute sorte de services et une rassurante grégarité. Ensuite, le niveau de taquinerie montre le niveau de confiance réciproque entre deux hommes. Dans les activités masculines (chasse, guerre, compétition, travail de la matière, etc.), il est crucial de pouvoir compter sur ses camarades. Si l’on doit accomplir une tâche où l’on risque ses doigts, son dos ou sa peau, il vaut mieux le faire avec quelqu’un qui ne laissera pas tomber tout d’un coup sous l’effet du stress psychologique ou physique. Un partenaire qui prend la mouche pour un mot de travers, ce n’est pas un partenaire, c’est un danger. Les blagues, les surnoms à la con, les querelles bruyantes mais factices, tout cela concourt à souder l’équipe de chasseurs, de guerriers, de sportifs ou d’ouvriers. On se connaît, on se charrie, on sait que l’autre est fiable. Ça n’a rien à voir avec le fait d’être copains ou pas copains.

Et voici que les Petites Dindes Diplômées se piquent de régenter les rapports humains jusque dans les lieux de travail où l’on ne les voit jamais s’abîmer les mains. C’est très curieux, parce que beaucoup d’entre elles ont fait des études de sciences humaines. Une étudiante en anthropologie n’aurait aucun mal à écrire, dans son mémoire consacré à une population lointaine :

Chez les Bantouboulas, les hommes pratiquent des joutes verbales et miment des comportement agressifs entre eux qui peuvent surprendre l’observateur insuffisamment averti. Les commentaires péjoratifs qu’ils s’adressent les uns aux autres stimulent leur courage durant l’expédition de chasse ou le dur travail des champs et sont, paradoxalement, les marqueurs de l’inclusion dans le groupe.

De même, une sociologue estimera volontiers que…

Dans les quartiers défavorisés, les hommes racisés adoptent des conduites viriles en compensation de l’oppression systémique dont ils sont victimes. Les invectives qu’ils échangent pour créer du lien social montre la vitalité de l’expression populaire et une fascinante richesse de vocabulaire dans le champ sémiologique de l’insulte.

Mais quand il s’agit des blancs (appelons-les : les « fascisés »), bizarrement aucune grille d’analyse de la sorte ne s’applique et il faut impérativement les remettre dans le droit chemin !

Facho malgré lui

Cet été, autre mission, autre boîte. Cette fois, c’est une grande entreprise : 700 gars dans les ateliers et plusieurs sites similaires sur toute la France. Quelques femmes avec nous, les autres aux ressources humaines, comme d’habitude. Elles ne se ressemblent pas. Les PDD de bureau sont frêles et charmantes, les ouvrières sont des louloutes trapues, tatouées, avec du répondant — ça peut être une autre forme de charme ! La boîte à les moyens de consacrer une journée à la sécurité, pour les nouveaux arrivants. Très bien. Nous passons la matinée en salle de réunion à discuter électrocution, écrasement sous une charge, matières dangereuses, règles de circulation sur le site, etc. Et puis de la façon de se conduire avec nos collègues, puisque le harcèlement et les vilains mots sont considérés comme un problème de sécurité (dûment spécifié dans le Document Unique d’Évaluation des Risques Professionnels, obligatoire à partir du premier salarié). Tout le monde doit être gentil et respectueux avec tout le monde, c’est la politique de la boîte et ne pas s’y conformer est un court chemin vers la sortie. Nous sommes prévenus. Et notre formateur bienveillant ajoute : « Il faut pas croire, des fachos il y en a partout ! » Je suis un peu surpris. Je pensais que le respect s’appliquait vraiment à chacun, quels que soient son physique, son sexe, ses convictions religieuses ou politiques… Apparemment il y a une exception : « les fachos ». C’est d’autant plus étonnant que les ouvriers français votent massivement à droite, et je doute que l’échantillon présent dans la boîte soit atypique.

La diversité est bien présente dans les ateliers : à vue de nez, les « racisés » représentent environ 10 % de l’effectif ; les ouvrières, 1 %. Mais cette diversité n’est-elle pas une apparence ? Il me semble que nous avons tous de solides points communs, indépendamment de nos différences de gueule :

  • Nous avons tous une compétence professionnelle, et des compétences de base telles que parler et comprendre le français, savoir lire, écrire et compter.
  • Nous avons présenté un extrait de casier judiciaire vierge lors du recrutement.
  • Nous avons tous accepté de travailler ensemble dans un but commun, en respectant des règles communes, sous l’autorité d’une même hiérarchie.

De plus :

  • Même s’il se présentait un flot de candidats tous capables de s’intégrer et de donner satisfaction, l’entreprise n’en recruterait que le nombre dont elle a besoin et pas un de plus.
  • Ceux qui ne respectent pas la collectivité sont virés. Les OQTE (Obligation de Quitter le Territoire de l’Entreprise) sont appliquées à 100%.

Il me semble que ce que réclame la majorité des Français depuis de nombreuses années — une politique migratoire raisonnable appliquée aussi fermement que les autres lois — n’est rien de pire que la politique d’embauche et de gestion des ressources humaines de n’importe quelle entreprise sérieuse. Le brave monsieur qui nous a prêché la tolérance sauf pour « les fachos » est-il conscient de travailler pour une entreprise qui se comporte exactement comme « les fachos » aimeraient que se comporte l’État ? Sait-il que lorsqu’il vire un gus qui n’a pas respecté le contrat, il agit (selon les gauchistes) comme « un sale facho » ? Le pauvre homme est proche de la retraite, sans doute vaut-il mieux lui épargner ce choc.

Demain est un autre jour

Le lendemain, j’ai commencé à bosser avec mes nouveaux collègues. Très vite, j’ai constaté que les injonctions à s’exprimer avec la plus délicate courtoisie était assez peu suivies : les Blancs taquinaient les Noirs qui le leur rendaient bien, les Portugais charriaient les Arabes et réciproquement, les allusions à l’homosexualité supposée de son prochain fusaient aussi régulièrement que n’importe où ailleurs, et les ouvrières — pour le peu que j’en ai croisé — semblaient parfaitement capables d’envoyer chier n’importe qui. Ça m’a rassuré. On pourrait dire de la France, comme d’une très vieille dame : elle n’a plus toute sa tête, mais le corps tient bon.

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