Dans les précédents billets de cette série nous nous sommes penchés sur la productivité agricole en Afrique subsaharienne, celle des chauffeurs et chauffeuses Uber en Amérique du nord et sur les écarts de productivité entre les sexes dans le secteur manufacturier. Dans celui-ci nous allons examiner l’écart de performance séparant entrepreneurs et entrepreneuses au Canada, en nous plongeant dans un article publié en 2021 par les économistes Douwere Grékou et Jenny Watt intitulé : « Examen de l’écart de productivité du travail entre les entreprises appartenant à des femmes et celles appartenant à des hommes : l’influence d’une expérience antérieure au sein de l’industrie ».
L’article commence par cette affirmation : « L’augmentation de la participation économique des femmes a été reconnue comme un important moteur de la croissance économique. » Comme cela me laissait perplexe, j’ai été regarder quelques variables de l’économie canadienne, au cas où elles auraient suivi une trajectoire très différente de celles des autres pays occidentaux. Et bien… L’influence bénéfique de l’augmentation de la participation des femmes à la force de travail sur la croissance canadienne ne saute pas aux yeux.

Je me garderai de conclure que l’augmentation de la participation des femmes au turbin rémunéré serait la cause de la diminution de la croissance depuis les années 1960. Des facteurs plus puissants étaient sans doute à l’œuvre, comme ils le furent en France : le choc pétrolier, le ralentissement démographique, la globalisation, etc. Cependant, si les femmes sont un moteur de la croissance, c’est plus probablement le moteur des essuie-glaces que celui qui propulse le véhicule. Notons aussi que la baisse de la fécondité n’est sûrement pas favorable à la croissance. Comme le remarquait Jean Fourastié au tournant des années 1970 : « Pour produire et consommer, il faut d’abord être né. » Mais revenons au papier de nos économistes. Premier constat :
Par rapport aux entreprises détenues par des hommes, les entreprises détenues par des femmes étaient 18,0% moins productives, et les entreprises détenues à parts égales, 9,1% moins productives, selon les estimations.
Ne vous précipitez pas vers une interprétation sexiste, vilains que vous êtes ! En introduisant les bonnes variables, on peut sûrement réduire l’écart :
Après l’ajout de l’expérience antérieure dans l’industrie et des caractéristiques du propriétaire corrigées pour tenir compte des scores de propension généralisés, l’estimation des écarts de productivité du travail a chuté à 16,5% pour les entreprises détenues par des femmes et à 5,9% pour les entreprises détenues à parts égales, respectivement.
Ça fait encore beaucoup. Continuons de chercher l’égalité.
Parmi les entreprises dont le propriétaire principal n’avait aucune expérience dans l’industrie, les entreprises détenues par des femmes étaient 20,9% moins productives que les entreprises détenues par des hommes, mais parmi les entreprises dont les propriétaires avaient de l’expérience antérieure dans l’industrie, les entreprises détenues par des femmes étaient 0,2% moins productives, et l’écart n’était pas statistiquement significatif.
Là, vous voyez, les dirigeantes d’entreprises peuvent se hisser au même niveau que les dirigeants de sexe mâle, si on leur laisse le temps d’acquérir suffisamment d’expérience dans leur fonction. Que les hommes sans expérience parviennent à rendre leur entreprise nettement plus productive que les femmes sans expérience est un grand mystère auquel ce papier ne propose pas d’explication (on ne peut pas tout faire à la fois, n’est-ce pas ?). Bien sûr, le sujet a déjà été abordé dans d’autres études que nos auteurs ont lu attentivement :
En comparant les entreprises détenues par des femmes avec celles détenues par des hommes, on constate, dans plusieurs articles, que les entreprises détenues par des femmes affichent un rendement moindre à au moins un égard. Cependant, selon Du Rietz et Henrekson, dans une régression multivariée étendue comportant un grand nombre de témoins, les entreprises détenues par des femmes affichent des ventes moins élevées, mais pas une rentabilité moindre ; les auteurs suggèrent que les entrepreneures [sic] ont une préférence plus faible pour la croissance des ventes que les entrepreneurs. Conformément à ce résultat, on affirme, dans des articles subséquents, que les différences relatives à la taille de l’entreprise et l’aversion pour le risque expliquent en grande partie la « sous-performance » des paramètres commerciaux.
Voilà qui n’est pas sans rappeler le constat des économistes de la Banque mondiale sur les agricultrices et agriculteurs d’Afrique subsaharienne, dans le premier billet de cette série : les hommes travaillent pour performer commercialement, les femmes se contentent d’une activité vivrière. Autre pays, autre niveau de vie, mais une même inclination des hommes à produire du surplus, au bénéfice de leur famille et de la société. Nos auteurs déplorent que :
Les entrepreneures [sic] sont beaucoup moins susceptibles d’obtenir du financement externe provenant du capital-risque.
Les investisseurs étant réputés chercher le rendement plutôt que la sauvegarde de leur âme par la charité, on peut comprendre qu’ils préfèrent financer des entreprises ambitieuses plutôt que des commerces voués à vivoter sur un modeste chiffre d’affaire.
Pour les cohortes qui ont démarré leur entreprise après 2010, les entreprises détenues à parts égales affichaient, en moyenne, des niveaux de productivité du travail supérieurs par rapport aux entreprises détenues par des hommes et celles détenues par des femmes. Toutefois, il est intéressant de noter que les entreprises détenues par des hommes ont tout de même été en mesure de générer le niveau le plus élevé de productivité du travail trois ou cinq ans après leur entrée sur le marché.
Qu’a-t-il bien pu se passer depuis 2010 pour que les entreprises co-dirigées par des femmes perdent de la productivité par rapport à celles dirigées exclusivement par des hommes ?
À leur entrée sur le marché durant la période de 2006 à 2017, les entreprises détenues par des hommes affichaient, en moyenne, des niveaux supérieurs d’actifs et de recherche et développement, ainsi qu’un nombre d’employés comparable à celui des entreprises détenues par des femmes. Ces niveaux étaient les plus faibles pour les entreprises détenues à parts égales. Ces différences peuvent s’expliquer en partie par des différences de composition de l’industrie, les femmes étant plus susceptibles d’être propriétaires d’entreprises dans les industries de services que dans les industries axées sur les biens.
On lit les mêmes constats dans les papiers de la Banque mondiale traitant des écarts de productivité selon le sexe du dirigeant dans des pays moins développés que le Canada : partout les entreprises masculines sont plus manufacturières, plus techniques, plus ambitieuses. J’ai renoncé à les inclure dans ce billet tellement c’est barbant à force d’être universel.
En tenant compte des caractéristiques des propriétaires et en ajoutant l’expérience antérieure dans l’industrie comme témoin, l’analyse révèle que l’expérience antérieure dans l’industrie du propriétaire principal augmente la productivité relative du travail, et cet effet est beaucoup plus important dans les entreprises détenues par des femmes. […]
Le résultat selon lequel les propriétaires d’entreprises détenues par des femmes tirent de plus grands bénéfices de leur expérience antérieure peut s’expliquer par divers mécanismes, mais nous constatons des preuves que les connaissances et les compétences cumulées liées à la répartition du travail sont plus bénéfiques pour les femmes.
J’ai une explication toute simple : moins on est performant au départ, plus on a une grande marge de progression. Comme dans le papier sur la productivité manufacturière, les auteurs remarquent, sans creuser le sujet :
Toutefois, nous ne pouvons pas exclure d’autres facteurs, comme les préférences.
Et voilà, c’est toujours l’éléphant au milieu de la pièce qu’il serait inconvenant de voir : les hommes et les femmes sont différents, leur attitude vis-à-vis de leur vie professionnelle et familiale sont opposées et complémentaires. Les deux sexes sont interdépendants bien au-delà du seul acte de la fécondation de l’ovule par le spermatozoïde, et rien dans les appétences des hommes et des femmes ne facilitera la tâche des économistes et des idéologues rêvant de transformer tout le monde en agents économiques interchangeables et asexués.

