Cela fait un bon moment que je ne vous ai pas écrit un billet sur ce que l’on aperçoit par ces lucarnes ouvertes sur la psyché féminine : les romances. Heureusement, un recueil de nouvelles de ce genre a de nouveau été mis entre mes mains par Érato, la muse de la poésie érotique et des boites à livres. (J’en entends qui persiflent : « Quoi ? Il s’est encore pris un râteau ? ») Le fascicule mignonnement habillé de rose et édité dans la « Collection Nous Deux Charme » porte ce titre inspiré : 8 nouvelles érotiques inédites. Bon, je vous le dis tout de suite : on est loin de Pauline Réage, Emmanuelle Arsan ou même Régine Desforges. Dès les premières pages, on se demande si l’on ne ferait pas mieux de donner une seconde chance aux romans de Bruno Le Maire ! Vous en jugerez.
L’amant magicien
— Est-ce que toutes les maîtresses de votre école sont aussi jolies que vous ? m’avait demandé Andréa avec un sourire désarmant.
Je lui avait lancé un regard glacial afin de lui faire comprendre que je trouvais son comportement déplacé.
Et puis après avoir regardé plus en détail sa physionomie, je m’étais ravisée. Car Andréa était beau, mais pas d’une beauté banale : il avait un visage à couper le souffle et un corps à se damner.
C’est exactement le meme « Lookin’ good Susan » ! Le comportement de l’homme est jugé différemment selon qu’il est perçu comme désirable ou non.

Ce n’est sûrement pas différent chez les hommes : l’attention d’une jolie femme sera bien mieux accueillie que celle d’une baleine terrestre. Les différences sont que, chez un homme, le désir est bien moins sélectif et l’anxiété associée au rapport sexuel beaucoup plus faible.
Mais notre héroïne, Marie-Martine, n’ose pas consommer sa rencontre avec le bel Andréa car il est italien, magicien et « polyamoureux » tandis qu’elle cherche quelque chose « de romantique, de sérieux et qui dure ». Exotique, ésotérique et riches d’options féminines… Voilà des caractéristiques excitantes chez un homme ! Andréa incarne l’alpha, le désir viscéral plutôt que la sécurité conjugale. À sa place Marie-Martine épouse Martin…
Martin avait en effet tout pour me plaire : un bon mètre quatre-vingt, fan de trekking et de vélo de course, courtier en assurances, avec un désir brûlant de fonder une famille. À à peine 30 ans il vivait dans une maison cossue, héritée de sa grand-mère, à moins d’un kilomètre de la mer. Pour finir, il était protestant, ce qui me semblait, je ne sais pas trop pourquoi, extrêmement rassurant.
Vous voyez, le bêta idéal n’est pas physiquement inexistant : Martin est grand et sportif. Mais il est surtout l’équipement indispensable de la vie conjugale rêvée d’une femme : un solide approvisionneur, un bon protecteur rassurant, avec un désir d’engagement qui assure Marie-Martine de sa collaboration dévouée à ce qui compte le plus dans leur couple : elle-même. Tout cette sécurité laisse cependant notre héroïne dans une profonde insatisfaction sexuelle.
Dans ces conditions l’amour monogame n’était peut-être pas fait pour moi et j’avais sans doute tout à gagner à prendre un amant. J’étais restée en contact avec Andréa qui, de temps en temps, m’envoyait un texto où il évoquait ses sentiments avec pudeur et, avec beaucoup moins de gêne, ses désirs les plus secrets.
Conseil pratique : restez en contact avec les femmes désirables que vous croisez, même si elles ont un mec. Sexualisez la conversation avec… avec subtilité, bordel ! Les femmes ont horreur des lourdauds explicites mais adorent les coquins implicites.Vous sachant coquin et finaud, lorsqu’elles auront besoin d’un amant, elles examineront votre candidature en priorité
Ce passage me fait cependant douter d’une idée majeure de la pilule rouge : l’instinct sexuel féminin cherche à trouver dans le même homme les qualités pratiques du bêta et la pure excitation de l’alpha. Bon, peut-être que l’instinct est plus pragmatique que cela : au lieu de cherche l’introuvable homme parfait, il amène le plus souvent les femmes à chercher un amant en complément du mari. Dans les années 2000, quand il était encore possible de publier des résultats sur la sexualité humaine sans risquer de flinguer sa carrière académique, la recherche en psychologie avait montré que les préférences féminines en matière de partenaires de coït étaient fort différentes pendant l’ovulation de ce qu’elles sont durant le reste du cycle. Il semble donc que la Nature — cette grande salope ! — valide la stratégie reproductive si peu morale qui consiste se faire bourrer par un homme plus excitant que celui dont on se satisfait au quotidien, au moment où justement on est le plus susceptible de tomber enceinte.
Je vous épargne les aventures exhibitionnistes de Marie-Martine et Andréa, qui m’ont fait l’effet d’une boite de bromure. À la fin, Marie-Martine divorce de Martin, épouse Andréa et, vingt ans plus tard, ils ont trois enfants et baisent comme au premier jour. L’élément pivot entre leurs frasques et le passage en couple c’est ce moment où, en plein climax échangiste, le « polyamoureux » Andréa fait une scène de jalousie à Marie-Martine. Autrement dit : il passe de l’état d’amant insaisissable à l’engagement émotionnel de l’approvisionneur consacrant exclusivement ses ressources (génétiques et économiques) à l’héroïne. C’est le sommet de l’extase féminine : la conquête de l’alpha désirable et sa transformation en mari corvéable. C’est un fantasme, bien sûr. Pour maintenir la tension érotique à son plus haut niveau dans un couple, il faut que l’homme ne se soumette jamais tout à fait, que leur histoire ne se déroule pas jusqu’aux dernières pages de la romance, et que sa femme craigne tous les jours de le voir partir avec une plus fraîche et plus jolie.
Interlude
Les deux nouvelles suivantes étant dépourvues d’intérêt, je vous offre à la place un passage du roman Fugue américaine, de l’impérissable Bruno Le Maire, Ministre de l’effondrement économique de 2017 à 2024 :
Après mes règles, pendant deux ou trois jours, je suis excitée comme jamais, je mouille. Il lui arrivait de soulever son t-shirt gris pâle pour exhiber ses seins. « Tu as vu comme ils sont gros aujourd’hui ? Tu as vu, Oskar ? » Elle le retirait totalement, dévoilant dans le creux de ses aisselles des petits points rouges comme des piqûres de moustique. Elle me tournait le dos ; elle se jetait sur le lit ; elle me montrait le renflement brun de son anus : « Tu viens Oskar ? Je suis dilatée comme jamais. »
Merci qui ?
Le professeur charmeur
M. Assouline n’était pas un professeur ordinaire, on lui prêtait des liaisons avec la présidente de l’université et à peu près la moitié des ministres du gouvernement. Il avait été vu dans des parties fines à Londres, des clubs privés à Berlin, des soirées licencieuses à Madrid. On lui attribuait une femme dans chaque capitale européenne et des dizaine de descendants répartis de Stettin, dans la Baltique, à Trieste, dans l’Adriatique.
Conseil pratique : Pour une lecteur masculin, un personnage féminin décrit de cette façon aurait peu de chance d’être perçu comme désirable. Comme dans de nombreuses espèces, les femelles humaines trouvent attirant les mâles validés par de nombreuses autres femelles. Ne cachez pas vos fréquentations féminines aux filles que vous draguez. Laissez sous-entendre que vous en avez, nombreuses et séduisantes.
L’héroïne de cette nouvelle est bien sûr une étudiante de M. Assouline et elle pense très fort à lui :
Elle qui n’avait jamais eu qu’une sexualité prude et conventionnelle, s’imaginait attachée, soumise, et bientôt souillée.
Je me demande soudain si Bruno Le Maire n’écrirait pas aussi sous pseudonyme pour Nous Deux ! Rien que du classique : l’égalité, le respect et la tendresse ne provoquent pas d’excitation fiévreuse. La polarité, si. Évidemment, l’étudiante finit par passer à la casserole comme elle en rêvait, dans le bureau du professeur. Je vous fait grâce de cette scène modérément torride, passons directement à sa conclusion :
Galant homme, il lui tendit son mouchoir afin qu’elle puisse essuyer sur son séant les traces du méfait accompli.
— Votre semestre est assuré, sourit-il en l’embrassant tendrement sur la joue. Mais si vous avez besoin d’aller plus en profondeur sur certaines notions, n’hésitez pas à revenir frapper à ma porte…
Ah ! Être sautée par un homme désirable (et désiré par d’autres femmes) qui, de surcroît, résout à votre place les ennuyeux problèmes de l’existence tels que passer un examen ! C’est encore une fois la combinaison de l’alpha et du bêta, les deux versants de la stratégie sexuelle féminine. Vous voyez : ce n’est pas si compliqué, finalement, les femmes !
L’inconnu magnifique
Anna pose nue dans un cours de dessin. Après rhabillage, l’un des élèves l’aborde…
Un quinquagénaire vaguement rondouillard, habillé de couleurs vives, piercing au sourcil droit, bouc grisonnant et regard malicieux. À la fois embarrassé et déterminé, il l’aborda en bredouillant.
— Excusez-moi, je voulais…
Anna se raidit, instinctivement méfiante.
C’est encore le meme « Lookin’ good Susan ». Dressons la liste des signaux d’indésirabilité qui raidissent instantanément l’instinct féminin de l’héroïne :
- Quinquagénaire
- Rondouillard
- Habillé comme une femme
- Un bijou bizarre
- Un bouc
- Grisonnant
- Le regard malicieux
- Embarrassé et bredouillant
Conseil pratique : Tâchez de ne cocher aucune case sur cette liste, ou le moins possible.
Le gars est photographe et veut lui proposer de poser pour lui.
— Rassurez-vous, ajouta-t-il avec une précipitation presque comique, il n’y a rien d’ambigu dans ma démarche : je suis marié. Et 100% fidèle. Et 100 % gay…
Anna accepte, ils font des photos de nu « sublimes » et sans visage, puis une exposition. Et voilà qu’au vernissage, un type reconnaît en Anna toute habillée le modèle dénudé des photos.
Ce sourire. Juvénile mais conquérant. Et ces yeux d’ébènes, rieurs, luisants, dangereusement enveloppants. Anna se sentit défaillir. […]
Sa morgue n’avait pas de limites. La galerie était pleine à craquer, malgré la vingtaine d’invités qui se répandait sur le trottoir. Il régnait une chaleur presque étouffante. Anna vit une minuscule goutte de sueur perler sur la tempe gauche de son interlocuteur, puis glisser lentement sur sa mâchoire piquetée de poils de barbe. Il dézippa le bas de son blouson de cuir et l’ouvrit largement, d’un geste ample et décontracté, laissant voir un t-shirt blanc dont le coton se tendait sur ses pectoraux massifs. Il lui souriait toujours, la tête haute et l’œil pétillant. Sûr de son charme. Attendant qu’elle capitule.
Nous pouvons dresser une liste de signaux attrayants pour l’instinct féminin :
- Jeune (pas quinquagénaire)
- Conquérant
- Sombre (des yeux d’ébènes plutôt que des vêtements de couleur vive)
- Rieur (ça doit être différent de malicieux)
- Dangereux — Ah ! Dangereux !
- Culotté — très culotté !
- Une belle mâchoire (et un peu de barbe s’il le faut pour la rendre plus intéressante)
- Musclé
- Souriant
- L’œil pétillant (ça doit vouloir dire : « Je te pétillerai bien quelque chose si tu me suis. »)
- Sûr de lui
- Et maître de son désir, pas du tout nécessiteux (il a d’autres options)
Conseil pratique : Vous ne cocherez sûrement pas toutes les cases mais, dans la vraie vie, si vous en cochez seulement trois vous serez déjà nettement au dessus de la moyenne.
D’un geste vigoureux et spectaculaire, il ouvrit les voilages et les rideaux de cette portion de vitrine. Aussitôt les lumières de la rue jaillirent dans l’espace. Un néon jaune et orange clignotait quelque part, au loin.
Anna s’avança vers la vitre, fascinée. Une multitude de fenêtres scintillaient ici et là. Des ombres circulaient en bas, véhicules et piétons affairés. La cité entamait sa vie nocturne, et elle était ici, seule avec cet inconnu, comme sur le pont d’un paquebot dominant le monde. Elle recula de deux pas, vint se réfugier dans une zone d’ombre où elle était sûre de voir sans être vue. Elle se sentit clandestine, resquilleuse, voleuse, cambrioleuse. Elle se sentit incroyablement vivante.
Non, le type n’habite pas dans un spacieux loft en haut d’un immeuble. Il est veilleur de nuit dans un magasin de meuble et les plumards sont au dernier étage. Vous voyez : quand le désir sexuel est réel et que la femelle ne cherche pas à nidifier, les capacités d’approvisionnement du mâle sont sans importance. Pur alpha, dans ces circonstances.
Conseil pratique : Faites-lui vivre des expériences surprenantes, excitantes, émouvantes. Peu importe que vous ne soyez pas le propriétaire de la grande roue et des montagnes russes : son désir est activé par ses émotions. Plus vous jouerez les bons approvisionneurs — par exemple, en l’invitant au restaurant — plus vous vous inscrirez dans la catégorie bêta. Si elle est en recherche de sécurité, cela peut initier une relation… mais son désir ne sera que tiède.
Une troublante performance
Emma, l’héroïne de cette nouvelle est invitée par son ami Igor à un salon de l’Érotisme à Genève. Il lui demande de covoiturer un pote à lui nommé Louis.
Toujours pas de Louis en vue.
Enveloppant ses jambes dans le doux tissu aux motifs de dentelle, elle se dit qu’elle avait bien fait de choisir celui-ci : il allait parfaitement avec ses bas autofixants résilles.
Elle passa ses doigts sous la soie pour vérifier que la fine jarretière tenait bien. Elle n’avait pas envie d’en perdre un en plein salon, même érotique !
S’étant questionné sur la tenue appropriée à un tel évènement, elle s’était dit que tout le monde devait être à la fois élégant et sexy, et elle avait opté pour une robe en cuir marron, pas trop courte, légèrement au dessus du genou, et un chemisier en dentelle, pas décolleté — elle ne voulait pas non plus en faire trop — mais suffisamment transparent pour donner envie d’en savoir plus. Il lui semblait que c’était ça l’érotisme, la suggestion d’abord, avant de tout déballer…
Bref : elle s’est habillée comme une pétasse. Qui s’imagine une seule seconde qu’un salon de l’érotisme est un lieu élégant ? Même pas à Genève !
Louis est grand, « immense » même, les cheveux d’un brun « très sombre », avec de larges épaules. Quelques grains de beauté dans le cou et un peu de barbe. Je ne vous refais pas une liste des signaux excitants, hein ? Son attitude aussi est masculine :
— Vous vous connaissez depuis longtemps avec Igor ? ne résista-t-elle pas à demander au bout d’interminables minutes de silence, espérant en apprendre plus concernant la nature des relations que son passager et Igor entretenaient.
— Non, se contenta-t-il de répondre, ce qui irrita Emma tout en attisant sa curiosité.
Conseil pratique : Parler peu. Ne pas la rassurer.
Louis est artiste : il fait du shibari, du ligotage de dames consentantes. (Mon grand-père en faisait aussi, mais uniquement avec les rôtis : il était boucher.) Emma se fait le cinéma habituel : j’aimerais bien, mais je ne suis pas comme ça, mais j’aimerais bien quand même… Finalement Louis exerce ses talents sur une jolie volontaire. Emma est jalouse, regrette… La jalousie, c’est très important dans l’excitation féminine (parfois aussi dans l’excitation masculine, sinon il n’y aurait pas une vaste niche pornographique consacrée au cocufiage). Emma saute le dîner pour aller bouder dans sa chambre, en nuisette de pétasse. La chambre de Louis est au même étage… Bref, à ce stade, il est inutile de draguer une femme : elle trouvera toute seule le moyen de se glisser dans votre lit.
Conseil pratique : Soyez séduisant, soyez charmeur, soyez taquin et puis… Laissez-là venir. Si elle ne vient pas, c’est qu’elle n’avait pas tellement envie. Le sexe est bien plus amusant avec une femme qui vous désire vraiment.
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Je vous épargne la dernière nouvelle, pas particulièrement intéressante. J’espère que ces incursions dans le monde fantasmatique des romances vous rendent plus compréhensibles les comportements sexuels féminins. Si ce n’est pas le cas, je ne sais pas quoi faire pour vous !
Pour finir, précisons que cet ouvrage fut imprimé sur du papier Finlandais certifié PEFC, avec un impact sur l’eau de seulement 0,05 kilogrammes par tonne. Nous sommes rassurés : les lectrices de la « Collection Nous Deux Charme » se tripotent la coquillette dans le respect de la planète.

