L’Effrontée du mois de mars 2026 : Esther

Le roi Assuérus et son ministre Haman allèrent au festin chez Esther. Le roi dit à Esther, pendant qu’on buvait le vin : « Quelle est ta demande, Esther ? Elle te sera accordée, je suis de fort bonne humeur. Que désires-tu ? Tant que ce n’est pas la moitié du royaume, tu l’obtiendras. » Esther répondit : « Si j’ai trouvé grâce à tes yeux, ô roi, et si le roi le trouve bon, accorde-moi la vie, voilà ma demande, et sauve mon peuple, voilà mon désir ! Car nous sommes vendus, moi et mon peuple, pour être détruits, égorgés, anéantis. » Le roi Assuérus prit la parole et dit à Esther : « Quand tu dis “mon peuple”, que veux-tu dire ? Tu ne m’en avais jamais parlé jusqu’à ce jour. » Esther répondit : « J’avais oublié… Tous ces bouleversements récents, dans ma vie, ça m’est sorti de la tête. Je suis juive. » Le roi soupira : « Cela n’a pas d’importance pour moi, cette cachotterie était bien inutile : je règne de l’Inde à l’Éthiopie sur plus de peuples et de tribus que je n’en puis connaître. Tu me dis que l’on veut du mal à ton peuple : qui est-il et où est-il celui qui se propose d’agir ainsi ? » Esther répondit : « L’oppresseur, l’ennemi, c’est Haman, ce méchant-là ! » Haman en resta bouche bée.

Le roi, dans sa surprise, éclata de rire. « Haman, est-ce toi qui menace Esther et les siens ? » Haman répondit : « Mais jamais de la vie ! Que dit-elle ? Est-elle saoule plus que nous ? Qu’est-je donc fait, Esther pour mériter cette calomnie ? » Le roi commanda à Esther de raconter comment elle en était venue à craindre Haman. « Haman a vu que Mardochée, mon oncle, ne fléchissait point le genou et ne se prosternait point devant lui. Il est rempli de fureur ; mais il dédaigne de porter la main sur Mardochée seul, car on lui a dit de quel peuple était Mardochée, et il veut détruire le peuple de Mardochée, tous les Juifs qui se trouvent dans tout le royaume d’Assuérus. » Le roi dit : « Aucune loi ne permet un tel massacre de mes sujets. C’est un État de droit ici ! » Haman ajouta : « Je ne connais pas ton oncle, Esther. Je n’ai pas le temps de pourchasser les mal-élevés du royaume, qui sont plus nombreux que les sages et se recrutent parmi tous les peuples. »

Le roi demanda : « Qui t’a mis en tête une pareille histoire ? Parle, Esther, je t’en conjure. » Esther dit : « Mardochée m’a raconté tout ce qui était arrivé, et m’a indiqué la somme d’argent qu’Haman avait promis de livrer au trésor royal en retour du massacre des Juifs. Il m’a fait parvenir une copie de l’édit publié en vue de notre destruction. » Le roi dit : « Si un tel édit existe, c’est un faux. Pourquoi perdre de précieuses ressources humaines ? Pourquoi faire périr d’honnêtes sujets ? N’avons nous pas assez à faire avec les guerres et le châtiment des criminels ? » Haman commenta : « Et quel emploi imbécile de mon argent ce serait ! Pardonne-moi Esther, mais je crois que ton oncle cultive sa paranoïa et le sentiment de son importance comme personne ! Comment as-tu pu le croire et te mettre au service de ses chimères ? » Esther répondit : « Mon oncle me fit dire : “Ne t’imagine pas que tu échapperas seule d’entre tous les Juifs, parce que tu es dans la maison du roi ; car, si tu te tais maintenant, le secours et la délivrance surgiront d’autre part pour les Juifs, et toi et la maison de ton père vous périrez. Et qui sait si ce n’est pas pour un temps comme celui-ci que tu es parvenue à la royauté ?” »

De plus en plus intrigué, le roi Assuérus demanda à Esther : « Mais que veut-il dire ? Aurais-tu fais croire à ce pauvre homme que tu étais devenue reine ? » Esther baissa les yeux. « Mais quelle famille de mythomanes ! Esther, tu n’es ni la première ni la dernière à toucher mon sceptre. Je t’aime bien, tu es jolie et amusante, mais les rois n’épousent pas qui ils veulent. Ils doivent, pour la pérennité de leur royaume, former des alliances avec d’autres souverains et de très nobles familles. Ô Esther, garde-toi de tes rêves, et plus encore des cauchemars de ton oncle ! »

Haman demanda : « Comment ton oncle, ce Mardochée, comptait-il finir cette affaire ? » Esther dit : « On écrirait au nom du roi Assuérus, et l’on scellerait avec l’anneau du roi, des lettres, envoyées par des courriers ayant pour montures des chevaux et des mulets nés de juments. Par ces lettres, le roi donnerait aux Juifs, en quelque ville qu’ils fussent, la permission de se rassembler et de défendre leur vie, de détruire, de tuer et de faire périr, avec leurs petits enfants et leurs femmes, tous ceux de chaque peuple et de chaque province qui prendraient les armes pour les attaquer, et de livrer leurs biens au pillage. Et beaucoup de gens d’entre les peuples du pays se feraient Juifs, car la crainte des Juifs les auraient saisis. » Le roi soupira : « J’espère que tout ton peuple ne s’obsède pas de pareilles histoires ! Car le récit d’un peuple commande à son destin : qui s’érige en victime s’abuse de ses turpitudes ; qui se croit juste sera injuste ; qui se croit élu sera réprouvé. »

Illustration : Esther dénonçant Haman, par Ernest Normand, 1888

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