L’Effrontée du mois de juillet 2026 : Zénobie

— À l’aide ! À l’aide !

— Oh, Keussé, pourquoi tu gueules ? Que t’arrive-t-il ?

— Accourez, fils d’ânes ! Accourez donc ! Voyez ce que nous a apporté la rivière. Pauvre femme !

— Est-elle morte ?

— Est-elle vive ?

— Elle est blanche et froide, comme la craie. Elle est morte.

— Tu n’y connais rien. Il se voit que c’est une noble dame et non une rougeaude comme ta femme.

— Elle a une entaille sous le sein. Profonde et nette, c’est d’un couteau bien affûté.

— Je sens son souffle ! Faible… Mais vivante.

— Portons-la au village !

— Veux-tu la tuer ? Elle n’est pas en état de bouger, même si nous la portons. Il faut ligoter sa blessure d’abord. Serkis, va ! Cours chez le rebouteux et revient avec les remèdes.

— Elle dit quelque chose…

— Taisez-vous, pets de lapin, je ne peux l’entendre ! Madame, vous êtes sauvée.

— Que dit-elle ?

— Elle se nomme Zénobie !

— Qui l’a frappée ?

— Rhadam, a-t-elle dit.

— Quelqu’un connaît un Rhadam ?

— C’est son mari, dit-elle.

— Mais pourquoi ?

— Taisez-vous plus fort ! Comment, Madame ? Il ne voulait pas la laisser à d’autres.

— Oh, c’est une histoire de coucherie ! Comme toujours.

— C’est chose naturelle. Nos béliers aussi sont jaloux.

— Mais ils n’encornent pas les brebis ! Et où se trouve-t-il maintenant, le jaloux ?

— Elle s’est évanouie… Elle a dit : « Il est si gentil quand il n’est pas en colère. »

— J’ai de moins en moins le cœur à porter cette femme où que ce soit.

— C’est vrai que, maintenant que j’y songe, mes brebis m’attendent.

— J’ai mes sandales à réparer. Le contrôle technique est demain.

— Et bien allez vous faire voir ! C’est vous les jaloux. Et dites à Serkis de se hâter si vous le croisez. Quand elle sera remise, nous l’aménerons à Tiridate. Les autorités s’en occuperont et nous nous occuperons de nos brebis. Chacun ses soucis.

— Tout de même elle est… je veux dire, plutôt très… très jolie.

— Et alors ? Où veux-tu en venir ?

— Mettons que nous l’emmenons à Tiridate. Et dans la ville, se trouve peut-être son mari. Et mettons qu’il y soit. Peut-être qu’il la croise dans la rue, peut-être même la nuit. Que va-t-il faire ? Tac ! Un coup de couteau, gentil mais bien ajusté. Et voilà que tous nos efforts n’ont servi à rien. Sacrifiée comme une agnelle !

— Tu ne veux tout de même pas l’installer chez nous ?

— Et pourquoi non ? Le village ne pue pas. Elle nous sera reconnaissante de l’avoir sauvée deux fois.

— Et tu crois qu’elle voudra de toi, pine de punaise ? Va dégorger dans un buisson, tu diras moins de bêtises.

— Je n’ai pas ta sage chevelure grise, Keussé. Ni ton boitillement quand tu marches, ni ton odeur puissante, ni tes croûtes sur la peau. Toi qui sais mieux, dis-moi pourquoi la belle Zénobie ne pourrait pas m’aimer ?

— Il n’y a que deux façons avec cette femme, garçon. Peux-tu lui offrir un palais ?

— Non.

— Pourrais-tu lui enfoncer ton couteau dans la poitrine ?

— Oh non ! Par tous les dieux, non !

— Alors tu n’es pas fait pour lui plaire. Soit pauvre et sage comme nous : ne regarde que les bergères.

Zénobie trouvée par des bergers sur les bords de l’Araxe, par Paul Baudry
Illustration : Zénobie trouvée par des bergers sur les bords de l’Araxe, par Paul Baudry, 1850

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