Sexe et productivité (5)

Après les différences de productivité entre les sexes dans l’agriculture subsaharienne, le transport de personnes, les emplois manufacturiers et l’entrepreunariat, nous examinerons dans ce billet celle du secteur juridique. Pour cela, j’ai lu un papier de Mary C. Noonan, Mary E. Corcoran & Paul N. Courant, « Pay Differences Among the Highly Trained: Cohort Differences in the Sex Gap in Lawyers’ Earnings » (Social Forces, 2005). L’étude se base sur les carrières des anciens étudiants en droit de l’université du Michigan, 15 ans après leur remise de diplôme, répartis en deux cohortes : les diplômés de la période 1972-1978 interrogés entre 1987 et 1993, et les diplômés de la période 1979-1985 interrogés entre 1994 et 2000.

Étudier le milieu des juristes américains est particulièrement intéressant en raison de deux caractéristiques peu fréquentes dans les autres secteurs :

  • Le haut niveau de motivation nécessaire à la réussite des études de droit, qui sélectionne des individus compétents et persévérants.
  • Une forte incitation économique à poursuivre une carrière assidue, les rémunérations élevées du secteur encourageant clairement à faire garder ses enfants plutôt qu’à interrompre ou réduire son activité.

Dans les termes des auteurs de l’étude :

Les avocates constituent un groupe d’étude idéal, car le temps et les revenus nécessaires pour mener à bien des études de droit impliquent un niveau élevé d’engagement professionnel et de formation de la part des femmes avocates. Les études antérieures sur les écarts de rémunération entre les sexes attribuent généralement la partie inexpliquée de cet écart à une combinaison de discrimination sexuelle et de facteurs non mesurés, tels que le manque de motivation et d’ambition chez les femmes. Se concentrer sur les avocates permet de vérifier de manière plus exhaustive l’existence d’une discrimination sexuelle sur le lieu de travail, car les avocates sont plus susceptibles d’être à égalité avec les hommes en ce qui concerne ces facteurs non mesurés que ne le seraient celles exerçant des professions nécessitant moins de formation. […]

À l’instar d’autres femmes actives, les avocates peuvent subir une pression considérable, de leur part ou de celle de leur famille, pour consacrer du temps à leurs responsabilités familiales au détriment de leur activité rémunérée. Mais, contrairement à de nombreuses autres femmes actives, les avocates perçoivent des revenus élevés, ont les moyens de faire appel à des services de garde d’enfants de grande qualité et sont fortement pénalisées en cas d’arrêt de travail ou de passage à temps partiel. Si les avocates s’absentaient de leur travail rémunéré pour répondre aux exigences de leur vie familiale, cela constituerait une preuve indirecte que la pression — ou le désir — de consacrer du temps à leur famille est forte.

Voyons ce que les chercheurs ont trouvé :

  • Les hommes et les femmes commencent à peu près aux mêmes salaires. (Donc certainement pas de « discrimination sexuelle » et autres « facteurs non-mesurés » à ce stade.)
  • 15 ans plus tard, les femmes touchent environ un tiers de moins que les hommes.
  • 15 ans après l’obtention de leur diplôme, les femmes sont un petit peu moins mariées que les hommes (70% contre 85%), ont un tiers moins d’enfants et sont deux fois plus souvent sans enfant.
  • Les hommes travaillent plus d’heures que les femmes.
  • Les femmes passent moins d’année à pratiquer le droit que les hommes, passent par davantage de postes, ont plus de périodes à temps partiel et de congés parentaux.

Quarante-deux pour cent des mères avaient travaillé à temps partiel pour s’occuper de leurs enfants pendant 38 mois en moyenne. 37% des mères avaient cessé de travailler pour s’occuper de leurs enfants, avec une durée moyenne d’inactivité de 17 mois. En revanche, 7 pères sur 1.036 avaient travaillé à temps partiel pour s’occuper de leurs enfants, et 9 avaient quitté le marché du travail pour s’occuper de leurs enfants.

Rappel : les juristes américaines ont les moyens, plus que la plupart des autres femmes, de faire garder leurs enfants et leur rémunération élevée est une excellente raison de ne pas ralentir leur activité professionnelle. Et pourtant, une grande partie d’entre elles choisissent de s’occuper elles-mêmes de leurs enfants plutôt que de poursuivre sans frein leur carrière. Cela va dans le même sens que nos conclusions des billets précédents :

Il apparaît pourtant en filigrane, dans ces études, que les différences de productivité découlent largement du tempérament industrieux du sexe masculin (joint à une différence de force physique), venant épauler les femmes dans la tâche si difficile et accaparante de la reproduction humaine. Ce n’est pas autre chose que la divergence des trajectoires professionnelles observée dans les couples occidentaux lorsque l’enfant paraît : les pères redoublent d’effort dans leur carrière pour soutenir l’économie du ménage, tandis que les mères modèrent leur implication professionnelle pour se consacrer à l’enfant. Même dans les pays industrialisés, la parentalité est bien plus facile en famille que seule, surtout si chacun se consacre aux tâches qu’il est le mieux capable d’accomplir.

Tancrède Bastié, « Sexe et productivité (1) »

Malgré les incitations, le consensus idéologique et toute sorte de réglementations visant à imposer l’égalité de résultat, les différences entre hommes et femmes subsistent : les hommes sont plus productifs, plus industrieux et mesurablement plus travailleurs que les femmes. En outre, les femmes bénéficient de transferts économiques provenant des hommes, non l’inverse. Cet arrangement sous-optimal du point de vue des gestionnaires de cheptel humain est pourtant tout à fait approprié à des buts plus anciens et plus universels que les théories économiques : la prospérité de la famille humaine et la continuation de l’espèce.

Tancrède Bastié, « Sexe et productivité (2) »

Et en effet, les données scandinaves « viennent donc étayer l’affirmation selon laquelle les obligations familiales entraînent une baisse de productivité chez les travailleuses ». Si les ouvrières n’avaient pas l’idée saugrenue de faire des enfants, s’en occuper et compter sur leur mari pour rapporter à la maison le plus gros salaire, et bien… Elles seraient plus productives pour leur employeur !

Tancrède Bastié, « Sexe et productivité (3) »

Et voilà, c’est toujours l’éléphant au milieu de la pièce qu’il serait inconvenant de voir : les hommes et les femmes sont différents, leur attitude vis-à-vis de leur vie professionnelle et familiale sont opposées et complémentaires. Les deux sexes sont interdépendants bien au-delà du seul acte de la fécondation de l’ovule par le spermatozoïde, et rien dans les appétences des hommes et des femmes ne facilitera la tâche des économistes et des idéologues rêvant de transformer tout le monde en agents économiques interchangeables et asexués.

Tancrède Bastié, « Sexe productivité (4) »

Continuons de parcourir l’étude :

  • Entre la première cohorte étudiée et la seconde, les femmes ont diminué leur temps de travail, tandis que celui des hommes est resté à peu près constant. Cette réduction s’est accompagnée d’une augmentation du travail à temps partiel et d’une diminution des suspensions de carrière, ce qui suggère que les employeurs se montrent accommodants au besoin de temps familial de leurs employées.
  • Cependant, 40% des femmes avec enfant n’ont jamais suspendu leur carrière ou travaillé à temps partiel, tandis qu’environ un tiers des femmes de chaque cohorte était sans enfant à l’époque de la collecte des données. Mener une carrière juridique continue et avoir des enfants est donc possible et même courant.
  • La maternité a, à première vue, un effet négatif sur les rémunérations des femmes… jusqu’à ce que l’on prenne en compte la quantité de travail qu’elles fournissent (c’est à dire le cumul de leurs périodes d’activité et leur temps de travail).

Nous avons approfondi l’analyse de « l’effet maternité » en ré-estimant les régressions sur les revenus uniquement pour les femmes, avec et sans contrôle de l’offre de main-d’œuvre. Les effets du statut matrimonial sont faibles et non significatifs dans toutes les régressions. Lorsque l’offre de main-d’œuvre n’est pas contrôlée, les enfants ont un effet négatif statistiquement significatif sur les revenus des femmes de la cohorte la plus récente, effet qui « disparaît » dès lors que l’on ajoute des contrôles pour l’offre de main-d’œuvre. La maternité semble réduire les revenus des avocates par le biais de leurs décisions en matière d’offre de main-d’œuvre.

Lorsque ce sont les pères qui réduisent leur activité pour s’occuper des enfants, la pénalité économique qu’ils subissent est plus forte que pour les mères.

Dans la première cohorte, la pénalité liée au travail à temps partiel est importante : un mois de travail à temps partiel consacré à la garde des enfants réduit le logarithme des revenus annuels de 0,004 pour les femmes, ce qui implique qu’une année de ce type de travail à temps partiel réduirait les revenus de 4,8%. Les hommes sont encore plus pénalisés par le travail à temps partiel, chaque mois de travail à temps partiel réduisant leur revenu de 2,9 %. Les avocats masculins qui assument des rôles non traditionnels pour leur sexe (c’est-à-dire qui prennent en charge la garde des enfants) semblent en payer le prix fort.

Cela découle du niveau de rémunération plus élevé des hommes à mesure que leur carrière progresse (comme l’on noté les chercheurs : les hommes travaillent un plus grand nombre d’heure et persistent davantage dans leurs postes et dans la carrière juridique) : mieux on gagne sa vie, plus on perd à réduire son activité. Il est également possible que les hommes désirant s’occuper de leurs enfants au détriment de leur carrière rencontrent moins de compréhension de la part de leur employeur, voire de l’ensemble de leurs relations professionnelles.

Les chercheurs notent que les pénalités économiques pour les femmes réduisant leur activité n’ont guère varié entre le groupe le plus ancien et le plus récent, alors que la féminisation croissante de la profession complique la gestion des ressources humaines.

Nous avions prédit, sur la base du modèle de discrimination statistique de Lazear-Rosen, que à mesure que les femmes seraient de plus en plus nombreuses à intégrer la profession d’avocat, les pénalités liées à la réduction de l’offre de main-d’œuvre devraient augmenter. Cela n’a pas été le cas ; les pénalités liées au travail à temps partiel et à l’abandon de la profession n’ont pas augmenté de manière significative d’une cohorte à l’autre.

Cela suggère que la préférence féminine pour le temps partiel et les carrières discontinues est acceptée par les employeurs et la société comme un comportement légitime avec lequel les entreprises doivent composer, plutôt qu’une exigence déraisonnable qu’il faudrait rejeter. Qui cela surprend-t-il, à part les sociologues ?

Veuillez trouver ci-joints mes honoraires, votre bien dévoué

Le lecteur attentif se demande sûrement si ces investigations suffisent à se faire une opinion sur les écarts de productivité entre les sexes dans les professions juridiques. En effet, l’article cité dans ce billet traite de divergences de carrière sur 15 ans. C’est un long intervalle de temps, dans lequel les interruptions d’activité jouent un rôle majeur. Cela dit peu de choses de la productivité des juristes au quotidien. Dans un précédent billet sur les écarts de rémunération dans les professions libérales en France, nous avions constaté un fort écart de rémunération mensuelle, particulièrement chez les juristes. Or, s’agissant de professions libérales, il est vraisemblable que ces écarts reflètent directement les écarts de productivité, et impossible qu’ils soient le produit d’une discrimination par un employeur… inexistant. Regardons à nouveau cet écart, avec les chiffres les plus récents.

Dans les professions juridiques en exercice libéral, l’écart des rémunérations moyennes est de 43%, en faveur des hommes. La recette de leur succès ? Sans doute le choix des spécialités les plus lucratives, des carriéres poursuivies à temps plein sans discontinuer et beaucoup, beaucoup de travail.

Rien n’empêche les femmes de mener des carrières aussi lucratives que les hommes, sauf cette contrepartie terrible : devoir sacrifier sa vie maternelle à un idéal de performance qui signifie peu pour elles. Chez l’homme, la performance économique est un moyen d’accéder à la sexualité, de fonder une famille et (si ce n’est pas trop demander) de recevoir un peu de gratitude pour ses efforts et sa prise de risque. Les femmes obtiennent tout cela d’avance, par leur statut d’agents incontournables de la procréation. La réussite professionnelle n’est qu’une option pour elles ; c’est un enjeu existentiel pour les hommes. Les écarts de rémunérations reflètent les écarts de motivation, en conséquence de la différence la plus fondamentale entre les sexes : leurs rôles dans la reproduction.

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