L’amour au féminin (2)

Osalnef ayant annoncé son retrait de l’androsphère et la possibilité de lire un dernier billet de sa main si l’on insistait, je me suis empressé de lui demander le texte et son autorisation de le publier sur les Effrontés. Après l’introduction, en voici la seconde partie. — TB

Évolution de l’hypergamie en France

Les recherches de Bouchet-Vallat étudient la totalité des mariages en France depuis le début du siècle dernier et valident cette diminution de l’hypergamie. Mieux encore, cette évolution surpasse celle de l’hypergamie relative (il y a maintenant plus de femmes diplômées que d’hommes). Malheureusement, on étudie ici seulement les diplômes, ça restreint donc les conclusions que l’ont pourrait tirer à propos de l’hypergamie dans son ensemble. En outre, on étudie plus précisément les niveaux de diplômes, or tous les diplômes ne se valent pas. Une licence A peut être plus rémunératrice qu’un doctorat B, tout en étant moins prestigieuse. L’hypergamie ne se limite ni aux diplômes, ni au niveau d’étude. On verra plus loin que justement, l’aspect rémunérateur d’un diplôme peut compenser son prestige moindre. Ceci dit, bien qu’incomplète et imparfaite, cette approche reste intéressante. En revanche, on ne peut pas s’en servir pour déclarer que l’hypergamie diminue car on ne juge pas un phénomène complexe à l’aune d’un seul facteur. Ces limitations admises, regardons de plus près ce que révèle cette publication.

Relation entre les diplômes des conjoints
Graphiques de Milan Bouchet-Valat, « Plus diplomées, moins célibataires, l’inversion de l’hypergamie féminine au fil des cohortes en France », 2015

Même si on englobe l’hypergamie sous ce seul aspect, cette étudie valide plutôt l’hypothèse que l’hypergamie est inhérente à la féminité, et pas seulement contextuelle. Il faut comprendre que l’accouplement est forcément contextuel, ce qui nous fait un point d’accord. Par exemple, si tous vos partenaires potentiels ont un meilleur statut social, vous serez de facto hypergame, mais ça ne prouve pas que vous l’êtes intrinsèquement. Ceci dit, nous allons voir que les évolutions observées ne correspondent pas à ce qu’on devrait obtenir si l’hypergamie était uniquement, ou même principalement, contextuelle.

Hypothèses : hypergamie contextuelle ou intrinsèque ?

Voici à quoi devrait ressembler l’évolution de l’hypergamie dans ce cas précis hypothétique (A), comparé à l’évolution réelle. Le bleu représente le nombre de couple en fonction du temps, le vert représente l’hypergamie féminine, le rouge représente l’hypergamie masculine. Il y a une inversion de l’hypergamie, mais, maintenant que les femmes sont libres, elles devraient pouvoir se mettre plus souvent en couple car moins restreintes par le patriarcat et autres fantasmes féministes.

À l’inverse, mon hypothèse (B) estime le second graphique, qui correspond bien mieux à ce qu’on observe en réalité. Il y a en effet une inversion de l’hypergamie, mais on prédit en parallèle une diminution du nombre de couples prouvant que, les options hypergames pour les femmes étant amoindries, elles se mettent moins en couple. Il convient d’associer à cela l’instabilité grandissante des couples. Il ne faut plus alors se demander si l’hypergamie passée des femmes était contextuelle, mais si ce n’est pas plutôt la diminution récente et progressive de l’hypergamie qui est contextuelle.

À cette première évolution réfutant l’idée d’une absence d’hypergamie intrinsèque, s’ajoute la décomposition de la diminution de l’hypergamie relative. Citons Bouchet-Vallat :

Enfin, nous observons que le célibat définitif des femmes n’augmente pas avec leur diplôme, alors que les plus diplômées nées avant guerre étaient fortement désavantagées sur le marché conjugal. À l’inverse, le célibat définitif des hommes non diplômés s’est accentué.

Ce qui a changé, ce n’est pas le rejet moindre des hommes sans diplôme par les femmes. En fait, c’est précisément le contraire : les femmes les rejettent encore plus aujourd’hui qu’auparavant ! L’évolution concerne la diminution du célibat des femmes diplômées. Ce n’est pas une question de modalité d’accouplement (hypergame ou non), mais de la présence même d’accouplement, ce qui correspond encore une fois à mon hypothèse de départ et à la loi de Briffault.

C’est la femelle, et non le mâle, qui détermine toutes les conditions de la famille animale. Lorsque la femelle ne peut tirer aucun avantage d’une association avec le mâle, cette association n’a pas lieu.

Robert E. Brifault, « The Mothers: A Study of the Origins of Sentiments and Institutions », Allen & Unwin, 1927

Avant, les femmes diplômées ne se mettaient pas en couple. Aujourd’hui, peut-être parce qu’un master en études de genre — ô combien prestigieux sur Twitter — n’est pas rémunérateur, elles font le choix de se mettre quand même en couple quitte à être hypogame concernant le niveau d’étude. Mieux vaut supporter le fait d’être en couple avec un mari moins diplômé que de pointer au chômage. Le calcul que fait l’auteur est à la fois partiel et trompeur.

Graphiques de Milan Bouchet-Valat, « Plus diplomées, moins célibataires, l’inversion de l’hypergamie féminine au fil des cohortes en France », 2015

Présenté autrement, peut-être que l’inanité des conclusions de l’auteur concernant une baisse fantasmée de l’hypergamie féminine sera plus limpide. 90% à 95% des femmes peu diplômées nées en 1920 étaient en couple, contre moins de 80% des femmes diplômées. Les hommes étaient en couple à hauteur de 90% à 95% quel que soit le diplôme. On peut alors supposer que l’hypergamie était exclusivement contextuelle. En revanche aujourd’hui, les femmes sont en couple à hauteur de 90%, alors que les hommes diplômés sont en couple à hauteur de 90% à 95% et les hommes non diplômés à moins de 80% seulement.

Maintenant que les femmes sont libérées du patriarcat, là, le diplôme entre en jeu pour déterminer l’accouplement des hommes. Et on peut aller plus loin en présumant que les femmes nées en 1920 et diplômées étaient probablement plus libérées du patriarcat (et de toute pression économique) que les autres femmes de l’époque, expliquant là aussi leur célibat plus élevé. Si on combine ces données avec les études déclaratives montrant que — n’en déplaisent aux féministes — les hommes ne sont pas rebutés par le niveau de diplôme de leur conjointe potentielle et qu’au contraire les femmes sont attirées par des hommes diplômés, là, il devient difficile de nier l’hypergamie intrinsèque des femmes. Le patriarcat régulait l’hypergamie en la réduisant, il n’en était pas le catalyseur et encore moins la cause !

Le culte de la déresponsabilisation féminine abouti à l’idée sacrée que l’hypergamie est un mythe misogyne et qu’en réalité c’est le patriarcat qui impose cette hypergamie aux femmes. Mais ceci impliquerait que (1) l’hypergamie disparaisse en même temps que le patriarcat, (2) sans que le nombre de couples diminue et que l’insatisfaction et l’instabilité des couples n’augmentent, (3) ni qu’on observe d’évolution d’accouplement au sein des hommes et des femmes en fonction du diplôme. Or, seule la première prédiction est validée. À l’inverse, ma position prédit aussi (1) l’évolution de l’hypergamie contextuelle, mais (2) cette diminution est accompagnée d’une augmentation de leur insatisfaction et instabilité, et (3) d’une diminution du nombre de couples (concernant surtout les hommes non-diplômés, voire les femmes diplômées).

Cette diminution du nombre de couple est relativement lente car l’hypergamie n’est pas la seule motivation guidant les femmes vers les hommes. Il y a aussi l’attirance physique (nous y reviendrons car elle dissimule une autre forme d’hypergamie qui n’est pas mesurée ici), le désir de fonder une famille (d’où la majorité des divorces demandés par les femmes aux environs des 5 ans du dernier enfant, c’est à dire quand il va à l’école et que la mère a maintenant moins besoin de son mari au quotidien), le soutien émotionnel, ou les restes du patriarcat (la peur de finir vieille fille, la pression familiale/religieuse, ce genre de choses).

« Les partenariats se forment pour trois ou quatre ans, le temps d’assurer la gestation et les premières galipettes d’un enfant. Cette durée est encore observable aujourd’hui : c’est celle du désir des femmes pour leur partenaire. Leur libido se porte ensuite ailleurs. Si le cadre monogame les empêche de passer à l’acte, alors leur libido se met en sommeil — même si, bien sûr, d’autres raisons peuvent susciter la décrue de leur désir. (Cette situation vous semble-t-elle terriblement familière ?) »

Maïa Mazaurette, « Qui fera le bonheur des “exclus” du sexe ? », le Monde, 2021

(Troisième partie…)

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