Économie sexuelle, culture, hommes et tendances sexuelles modernes (2)

Ceci est une traduction de l’article « Sexual Economics, Culture, Men, and Modern Sexual Trends », par Roy F. Baumeister & Kathleen D. Vohs, paru dans le journal Society en 2012. Si les travaux de Roy et Kathleen apportent un brillant éclairage sur le versant matrimonial du marché sexuel, ils restent aveugles à ce qui n’apparaît pas dans les statistiquessocio-économiques : le désir viscéral, qui engendre les relations sexuelles passionnées mais rarement durables et influence souterrainement le comportement sexuel féminin. Pourtant, l’articulation des deux versants de la sexualité féminine — le désir et le besoin — clarifierait certaines tendances que nos deux chercheurs observent sans parvenir à les expliquer convenablement par la seule théorie de l’économie sexuelle. J’ai inséré quelques commentaires pour compléter d’un peu de pilule rouge ce fort intéressant papier. — TB

(Suite de la première partie)

Dans le présent contexte, l’ironie réside dans le fait que les hommes se sont collectivement placés dans une position structurellement désavantageuse au sein des organisations qu’ils ont eux-mêmes créées. (Les spécialistes en sciences sociales comme nous cherchent naturellement à tester des hypothèses en examinant des cas contraires, par exemple la situation des hommes dans les grandes organisations créées par des femmes, mais ces organisations sont trop peu nombreuses pour permettre de tirer des conclusions générales. L’absence de telles organisations est un fait important et révélateur.) Les grandes structures sociales qui composent le monde des affaires, du gouvernement et de la politique, des relations économiques, de la science et de l’innovation technologique, etc. sont des créations masculines, et pourtant, les jeunes hommes qui y entrent sont tenus d’accepter des politiques officielles selon lesquelles les femmes seront traitées de manière préférentielle à chaque étape. Comment expliquer ce revirement remarquable et ironique de l’histoire ?

En effet, le monde du travail est un lieu intimidant pour un jeune homme aujourd’hui. Les féministes sont promptes à pointer du doigt la domination continue des hommes à la tête de la plupart des organisations, mais cela est trompeur, sinon malhonnête. Les hommes ont créé la plupart des organisations et travaillent dur pour y réussir. En effet, un chercheur ouvert d’esprit pourrait chercher en vain dans l’histoire de grandes organisations créées et dirigées par des femmes qui auraient apporté davantage que se plaindre des hommes et exiger une plus grande part du gâteau masculin.

Pourquoi les hommes ont-ils tant accepté de laisser les femmes prendre le dessus dans les institutions ? C’est aux hommes qu’il incombe de créer la société (car les femmes ne créent presque jamais de grandes organisations ou systèmes culturels). Il semble donc insensé et contre-productif que les hommes renoncent docilement à un traitement avantageux dans toutes ces institutions au profit des femmes. De plus, malgré de nombreuses exceptions individuelles, en général et en moyenne les hommes travaillent plus dur que les femmes dans ces institutions, ce qui leur permet d’accéder aux échelons supérieurs. En conséquence, les femmes continuent de gagner moins d’argent et d’avoir un statut inférieur à celui des hommes, ce qui, paradoxalement, est interprété comme signifiant que le traitement préférentiel accordé aux femmes devrait être maintenu et éventuellement renforcé. La société moderne n’est pas loin d’adopter des politiques explicites « d’égalité salariale pour moins de travail », comme l’un de nous l’a récemment proposé. Indépendamment de cette perspective, il semble que le traitement préférentiel accordé aux femmes dans l’ensemble de la population active soit susceptible de perdurer. En raison de leur motivation et leur ambition moindres, les femmes ne seront probablement jamais à égalité avec les hommes en termes de réussite, et leurs résultats inférieurs sont politiquement considérés comme la preuve de la nécessité de maintenir, voire d’accroître, le traitement préférentiel qui leur est accordé.

Mais ce comportement masculin prend tout son sens si l’on garde à l’esprit que le sexe est une priorité pour les hommes, en particulier les jeunes hommes. Le fait d’être en situation d’inégalité permanente en matière d’emploi et de promotion, en raison des politiques d’action positive favorisant les femmes, représente certes un coût pour les jeunes hommes, mais peut-être pas un coût très important. Ce qui est important, c’est que le sexe est assez facilement accessible. Comme le rapporte Regnerus, même un homme dont les perspectives de carrière sont maigres (par exemple, celui qui a abandonné ses études secondaires) peut trouver un bel assortiment de jeunes femmes avec qui partager son lit.

Commentaire : Nous devons contredire Roy sur ce point. L’effondrement de la sexualité des jeunes hommes est désormais visible dans les études longitudinales aux États-Unis, et même dans les sondages sur la sexualité en France. La complaisance des hommes envers les exigences féminines n’a nul besoin d’être motivée par un calcul coût/bénéfice ; elle est inscrite dans les comportements spontanés des mâles de notre espèce… du moins pour la grande majorité des hommes qui ne provoquent pas chez les femmes le désir plus viscéral de la dominance et de la capacité de violence. — TB

N’oubliez pas non plus que la motivation professionnelle apparente de nombreux hommes est en partie motivée par le désir sexuel. Autrement dit, l’un des principaux objectifs du travail était de se rendre attirant aux yeux des femmes en tant que partenaire sexuel potentiel, y compris en tant que mari, tant que le mariage était le principal moyen d’accéder à la sexualité. De nos jours, les jeunes hommes peuvent éviter le détour fastidieux des études et de la carrière pour être qualifiés pour le sexe. Ils n’ont pas non plus besoin de se marier et d’accepter tous les coûts que cela implique, notamment la promesse de partager leurs revenus à vie et de renoncer à jamais aux autres femmes. Les partenaires sexuelles sont disponibles sans tout cela. [Seulement pour une poignée d’hommes, Roy. Les autres seraient ravis de se marier pour avoir accès au sexe régulièrement. L’hyper-sélectivité des femmes et leur inclination à différer le choix d’un partenaire sont parmi les principaux facteurs du déclin du mariage. — TB]

Peut-être que les jeunes hommes ne se soucient pas tant que ça que les principales institutions sociales du monde du travail soient de plus en plus biaisées en faveur des femmes. Le sexe est devenu libre et facile. C’est la version moderne de l’opium du peuple (masculin). L’homme qui couche avec plusieurs femmes profite pleinement de la vie, et il ne remarque donc peut-être pas, ou ne se soucie pas, du fait que son avancement scolaire et professionnel est vaguement entravé par toutes les lois et politiques qui favorisent les femmes par rapport à lui. Après tout, l’une des principales raisons pour lesquelles il souhaitait cet avancement était d’avoir des relations sexuelles, et il les a déjà. Gravir les échelons de l’entreprise pour le simple plaisir peut encore avoir un certain attrait, mais cela était sans doute plus motivant lorsque c’était essentiel pour avoir des relations sexuelles. Le succès n’est plus aussi important qu’il l’était autrefois, lorsqu’il était une condition préalable aux relations sexuelles.

Commentaire : Au contraire, le succès est beaucoup plus difficile à atteindre du point de vue reproductif, et tout particulièrement si l’on cherche à l’atteindre en incarnant le bon mari, bon approvisionneur. L’augmentation du nombre de couples hypogames observée dans les classes moyennes n’est que relative. Si on la rapproche du déclin absolu des couples et des familles stables, il semble que cette légère hypogamie résulte de la résignation de certaines femmes à accepter un compagnon de niveau socio-éducatif légèrement moindre que le leur en raison de la pénurie d’hommes d’un niveau supérieur ou égal. Le sexe facile, non négocié, existe, mais il est distribué de façon très inégale parmi les hommes. — TB

Si les hommes n’ont pas besoin de réussir leur carrière pour avoir des relations sexuelles, alors pourquoi ont-ils besoin de réussir ? Certaines recherches indiquent que la motivation professionnelle des hommes s’intensifie réellement lorsqu’ils deviennent pères. En effet, on sait depuis longtemps que le passage à la parentalité a des effets opposés selon le sexe. Les nouvelles mères se retirent de leur travail et de leur carrière ; les nouveaux pères s’investissent dans leur travail et leur carrière avec un sérieux et une motivation accrus.

Bon nombre de ces changements échappent au contrôle de quiconque, et nos commentaires ici ne visent donc pas à prescrire un changement radical dans les politiques. Il est néanmoins instructif d’examiner comment ces changements pourraient affecter l’avenir de la société.

En ce qui concerne le travail, les changements sociétaux entraînent une contribution moindre des hommes et une contribution plus importante des femmes. Cela pourrait compenser, avec peu ou pas de coûts pour la société. Néanmoins, le remplacement des travailleurs masculins par des travailleuses pourrait entraîner certains changements, dans la mesure où les deux sexes ont une approche différente du travail. Par rapport aux hommes, les femmes ont des taux d’absentéisme plus élevés, recherchent davantage de récompenses sociales que financières, sont moins ambitieuses, travaillent moins d’heures dans l’ensemble, sont plus enclines à prendre des interruptions de carrière prolongées et s’identifient moins aux organisations pour lesquelles elles travaillent. Elles sont plus réticentes à prendre des risques, ce qui se traduit par un nombre moins important d’entrepreneurs et d’inventions. (Nous avons constaté un déséquilibre flagrant entre les sexes dans les nouveaux brevets ; personne ne suggère sérieusement que l’Office américain des brevets discrimine systématiquement les femmes, mais celles-ci ne déposent tout simplement pas autant de demandes de brevets que les hommes.) Les femmes s’intéressent moins aux domaines scientifiques et technologiques. Elles créent moins de richesse (pour elles-mêmes et pour les autres).

Par ailleurs, les implications des récents changements sociaux sur le mariage pourraient remplir tout un livre. La théorie de l’économie sexuelle a mis en évidence une multitude de données décrivant le mariage comme une transaction dans laquelle l’homme apporte son statut et ses ressources tandis que la femme apporte le sexe. [C’est fort bien, mais cela ignore la face cachée de la sexualité féminine : le désir authentique, non négocié, non motivé par le besoin d’approvisionnement. — TB] Comment cela va-t-il se passer dans les décennies à venir ? La contribution féminine au mariage sous forme de sexe est éphémère : en vieillissant, les femmes perdent leur attrait sexuel beaucoup plus rapidement que les hommes ne perdent leur statut et leurs ressources, et certaines preuves alarmantes indiquent même que les épouses perdent assez rapidement leur désir sexuel [Comment désireraient-elles un homme choisi pour les approvisionner ? Elles désiraient le mariage, non le mari. Une fois l’approvisionneur bien verrouillé, pourquoi lui offrir un simulacre de désir non ressenti ? — TB]. Pour maintenir un mariage pendant plusieurs décennies, de nombreux maris doivent s’adapter à la réalité qui consiste à devoir apporter leur travail et d’autres ressources à une femme dont la contribution sexuelle diminue fortement en quantité et en qualité, et qui peut également désapprouver vivement le fait qu’il cherche à se satisfaire par d’autres moyens, tels que la prostitution, la pornographie et les aventures extraconjugales.

Nous émettons l’hypothèse que les jeunes hommes d’aujourd’hui pourraient être particulièrement mal préparés à une vie de privation sexuelle, qui est le lot de nombreux maris modernes. [Cette hypothèse a depuis été invalidée par l’apparition et le succès considérable de sites comme OnlyFans où des hommes payent pour être aguichés de la façon la plus minimale par des femmes qui ne leur donneront même pas l’heure s’ils les croisent dans leur ville. L’instinct d’approvisionnement est si fort chez la plupart des hommes que les plus frustrés sont prêts à donner leurs ressources à des femmes en échange de… davantage de frustration ! — TB] La vision traditionnelle selon laquelle une femme doit satisfaire sexuellement son mari, même si elle n’en a pas envie, a été érodée, voire démolie, par l’idéologie féministe qui encourage les femmes à attendre que leur mari fasse preuve de patience jusqu’à ce qu’elles aient envie de relations sexuelles, ce qui fait du mariage une longue période de privation sexuelle pour le mari. (Une anecdote mémorable tirée de l’étude d’Arndt sur la sexualité conjugale, publiée en 2009, concerne un couple dans lequel la femme refusait si souvent les relations sexuelles que le mari a finalement déclaré qu’ils n’auraient plus de relations sexuelles tant que la femme n’en prendrait pas l’initiative. Lorsque Arndt les a interviewés neuf ans plus tard, il attendait toujours. [Voilà : cette femme n’éprouve aucun désir pour son mari, elle n’en a jamais éprouvé, elle l’a épousé uniquement parce qu’il constitue un bien d’équipement nécessaire à la vie de femme mariée. — TB]) Les jeunes hommes d’aujourd’hui passent leur jeunesse à avoir des relations sexuelles abondantes avec de multiples partenaires, ce qui nous semble être une préparation exceptionnellement médiocre à une vie de privation sexuelle. [Plus d’un quart des jeunes hommes passent leur jeunesse à se branler, Roy. Cela me semble une préparation très adéquate à une vie de privation sexuelle — TB]

Nous ne voulons pas minimiser les difficultés et les défis auxquels sont confrontées les jeunes femmes (et les femmes plus âgées) aujourd’hui. Notre focalisation sur les hommes vise simplement à contrebalancer l’article de Regnerus, qui formulait ses principales conclusions en termes d’impact des circonstances actuelles sur les femmes. En tant que créateurs de la théorie de l’économie sexuelle, nous cherchons à adopter la perspective de ce qui est le mieux pour le système, et non pour les individus concernés. Tout au long de l’histoire, les hommes et les femmes ont eu besoin les uns des autres et ont réussi à créer des partenariats mutuellement bénéfiques. [Elles n’avaient pas le choix, et les hommes pas beaucoup plus. — TB] Le terrain continue d’évoluer, mais les deux sexes parviennent néanmoins à se trouver, à avoir des relations sexuelles, à fonder des familles et à créer une nouvelle génération. [Le papier de Roy date de 2012. Peut-être que l’optimisme était encore possible à ce moment. Treize ans plus tard, la dénatalité est catastrophique dans l’ensemble des pays développés. — TB] Nous apprécions les diverses contributions de Regnerus pour expliquer comment le terrain a évolué et les conditions d’échange ont changé. Ce commentaire cherche à élucider d’autres façons dont les changements sociaux et culturels créent un nouveau contexte dans lequel les problèmes séculaires de rapprochement entre les hommes et les femmes doivent être résolus.

Même si nous avons constaté des signes avant-coureurs et des problèmes, nous restons optimistes. Malgré les obstacles et les imprévus, les hommes et les femmes ont toujours réussi à se trouver et à travailler ensemble pour créer un minimum de bonheur pour tous et pour créer un environnement dans lequel les enfants peuvent grandir, s’épanouir et perpétuer la culture pendant encore quelques décennies. La génération à venir sera confrontée à de nouveaux défis, mais nous pensons qu’elle parviendra à s’en sortir et à réinventer une fois de plus la vie familiale.

Bibliographie

Bettina Arndt, The Sex Diaries: Why Women go off Sex and other Bedroom Battles, Melbourne University Press, 2009

Roy F. Baumeister, Meanings of Life, Guilford Press, 1991

Roy F. Baumeister, Is There Anything Good About Men?, Oxford University Press, 2010

Roy F. Baumeister & Juan Pablo Mendoza, « Cultural Variations in the Sexual Marketplace: Gender Equality Correlates with More Sexual Activity. », The Journal of Social Psychology, 2011

Roy F. Baumeister & Kristin L. Sommer, « What Do Men Want? Gender Differences and Two Spheres of Belongingness: Comment on Cross and Madson » Psychological Bulletin, 1997

Roy F. Baumeister & Jean M. Twenge, « Cultural Suppression of Female Sexuality », Review of General Psychology, 2002

Roy F. Baumeister & Kathleen D. Vohs, « Sexual economics: Sex As Female Resource for Social Exchange in Heterosexual Interactions », Personality and Social Psychology Review, 2004

Roy F. Baumeister, Kathleen R. Catanese & Kathleen D. Vohs Baumeister, « Is there a gender difference in strength of sex drive? Theoretical views, conceptual distinctions, and a review of relevant evidence », Personality and Social Psychology Review, 2001

James Elias, Vern L. Bullough & Veronica Elias, Prostitution: On whores, hustlers, and johns, Prometheus, 1998

Mark Regnerus, Jeremy Uecker, Premarital Sex in America: How Young Americans Meet, Mate, and Think about Marrying, Oxford University Press, 2011

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