Extension du domaine de la lutte

Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours ; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes ; d’autres avec aucune. C’est ce qu’on appelle la « loi du marché ». Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l’adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d’autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d’autres sont réduits à la masturbation et la solitude. Le libéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. […] Certains gagnent sur les deux tableaux ; d’autres perdent sur les deux. Les entreprises se disputent certains jeunes diplômés ; les femmes se disputent certains jeunes hommes ; les hommes se disputent certaines jeunes femmes ; le trouble et l’agitation sont considérables.

Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, 1994

Ce passage souvent cité du premier roman de Michel Houellebecq pourrait figurer dans un essai sociologico-politique. Mais les essayistes sont généralement moins visionnaires que les meilleurs romanciers. Dire que ce bouquin a été écrit il y a trente ans ! C’était une fin de siècle un peu morose, mais l’on pouvait espérer qu’après l’an 2000 viendrait une période d’enthousiasme et de légèreté, comme semblaient avoir été les années 1960-70 pour ceux qui les avaient vécues jeunes. Au lieu de cela, nous nous sommes enfoncés doucement dans l’incertitude de notre avenir personnel et la certitude d’un quotidien maussade et sans issue. Nous sommes les personnages des romans de Houellebecq. Souvent nous y reconnaissons nos contemporains et, pitoyablement, nous même.

Du point de vue amoureux Véronique appartenait, comme nous tous, à une génération sacrifiée. Elle avait certainement été capable d’amour ; elle aurait souhaité en être encore capable, je lui rends ce témoignage ; mais cela n’était plus possible. Phénomène rare, artificiel et tardif, l’amour ne peut s’épanouir que dans des conditions mentales spéciales, rarement réunies, en tous points opposées à la liberté de mœurs qui caractérise l’époque moderne. Véronique avait connu trop de discothèques et d’amants ; un tel mode de vie appauvrit l’être humain, lui infligeant des dommages parfois graves et toujours irréversibles. L’amour comme innocence et comme capacité d’illusion, comme aptitude à résumer l’ensemble de l’autre sexe à un seul être aimé, résiste rarement à une année de vagabondage sexuel, jamais à deux.

Ibid.

On croirait lire une synthèse des discussions sur les réseaux sociaux, au sujet de la précarité des relations et des effets de la promiscuité sexuelle ! En mieux écrit et en plus sensible — qui ose encore employer le mot amour ? Misogyne, anti-féministe, réactionnaire, complotiste, odieux, raciste, bourgeois, blanc, sans style… Les seaux de pisse qui pleuvent régulièrement sur Houellebecq n’ont pas réussi à empêcher son sucés mondial (traduit en une quarantaine de langues, paraît-il) auprès d’un public masculin qui dédaigne habituellement les romans. Se pourrait-il que Michel ait touché un nerf, chez ses détracteurs comme chez ses lecteurs ? Un vertige refoulé, inavouable, qui devient évident dès que la littérature l’énonce clairement ?

Tu ne représenteras jamais, Raphaël, un rêve érotique de jeune fille. Il faut en prendre son parti ; de telles choses ne sont pas pour toi. De toute façon, il est déjà trop tard. L’insuccès sexuel, Raphaël, que tu as connu depuis ton adolescence, la frustration qui te poursuit depuis l’âge de treize ans laisseront en toi une trace ineffaçable. À supposer même que tu puisses dorénavant avoir des femmes — ce que, très franchement, je ne crois pas — cela ne suffira pas ; plus rien ne suffira jamais. Tu resteras toujours orphelin de ces amours adolescentes que tu n’as pas connues. En toi, la blessure est déjà douloureuse ; elle le deviendra de plus en plus. Une amertume atroce, sans rémission, finira par remplir ton cœur. Il n’y aura pour toi ni rédemption, ni délivrance. C’est ainsi.

Ibid.

Tiens, c’est peut-être ça, le secret du succès auprès des hommes : écrire de leur point de vue, tout simplement. Sonder l’âme masculine sans déférence pour l’impératif féminin, sans soumission aux injonctions de l’autre sexe. Pire que tout : avec franchise.

Après mon troisième verre j’ai failli lui proposer de partir ensemble, d’aller baiser dans un bureau ; sur le bureau ou sur la moquette, peu importe ; je me sentais prêt à accomplir les gestes nécessaires. Mais je me suis tu ; et au fond je pense qu’elle n’aurait pas accepté ; ou bien j’aurais d’abord dû l’enlacer par sa taille, déclarer qu’elle était belle, frôler ses lèvres dans un tendre baiser. Décidément, il n’y avait pas d’issue. Je m’excusai brièvement, et je partis vomir dans les toilettes.

Ibid.

La sexualité masculine ne réclame pas d’attachement à son objet. L’amour masculin s’en trouve paradoxalement inaltéré, émancipé. La sexualité féminine est à l’inverse, conditionnée à la subordination de son objet, elle ne peut se donner tout à fait librement.

« À quand remontent vos premiers rapports sexuels ?

— Un peu plus de deux ans.

— Ah! s’exclama-t-elle presque avec triomphe, vous voyez bien! Dans ces conditions, comment est-ce que vous voulez aimer la vie ?…

— Est-ce que vous accepteriez de faire l’amour avec moi ? »

Elle se troubla, je crois même qu’elle rougit un peu. Elle avait quarante ans, elle était maigre et assez usée; mais ce matin-là elle m’apparaissait vraiment charmante. J’ai un souvenir très tendre de ce moment. Un peu malgré elle, elle souriait ; j’ai bien cru qu’elle allait dire oui. Mais finalement elle se reprit. […] Pour les séances suivantes, elle se fit remplacer par un collègue masculin.

Ibid.

Nous voilà coincé, tous, dans la vacuité du marché sexuel libre. Les attentes des deux sexes ne se complètent pas spontanément. En l’absence de réglementation du jeu sexuel, les perdants tentent indéfiniment de rejouer la partie, jusqu’à la vieillesse, et même les gagnants sont un peu déçu, pas certains d’être satisfaits, inquiets d’avoir peut-être raté mieux. Pour les femmes, ce malaise a une explication simple, claire et évidente : c’est la faute des hommes et des auteurs aux idées délétères.

Le favori du Nobel cette année, c’était plutôt Michel Houellebecq. Vous vous êtes réjouie que ce ne soit pas lui…

Annie Ernaux : Oui. Il a des idées totalement réactionnaires, antiféministes, c’est rien de le dire ! J’avais beaucoup aimé son premier livre, Extension du domaine de la lutte, conseillé par mon autre fils. C’était vraiment neuf, cette idée que la lutte allait se jouer sur l’apparence physique. Mais ensuite… J’ai arrêté de le lire à cause de son image des femmes, des mères, des femmes mûres, sa manière de décrire les peaux, les seins qui tombent. Quitte à avoir une audience avec ce prix, étant donné ses idées délétères, franchement, mieux vaut que ce soit moi !

« Le Nobel ? Mieux vaut que ce soit moi plutôt que Houellebecq », Le Parisien, 2022

J’imagine mal Michel Houellebecq, recevant le Nobel de littérature, déclarer à la presse : « Il vaut mieux que ce soit moi qu’Annie Ernaux ! » Chaque année le secteur de l’édition expédie aux libraires des milliers d’autofictions utérines. Un quart des exemplaires sont pilonnés, invendus. Les autres finiront bientôt dans les boites à livres et les bacs « servez-vous » à la porte des bibliothèques municipales. La plupart de leurs autrices, débutantes, peinent à écrire un second livre — leur sujet favori, elle-même, se trouvant épuisé dès le premier. Celles qui font carrière dans cette veine ont le mérite de l’endurance, à moins qu’elles se mettent à écrire des romances. Ce n’est pas de leur faute, on écrit selon son époque.

Cet effacement progressif des relations humaines n’est pas sans poser certains problèmes au roman. Comment en effet entreprendraient-on la narration de ces passions fougueuses, s’étalant sur plusieurs années, faisant parfois sentir leurs effets sur plusieurs générations ? Nous sommes loin des Hauts de Hurlevent, c’est le moins qu’on puisse dire. La forme romanesque n’est pas conçue pour peindre l’indifférence, ni le néant ; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne.

Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, 1994

L’œuvre de Houellebecq ne titille pas que les romancières. La sociologue Eva Illouz y fait référence dans sa propre analyse des conséquences du libéralisme sexuel (qu’elle appelle « capitalisme scopique », bien qu’il n’y ait guère de choses moins capitalisables que le regard porté sur soi et les autres).

De la même façon que Henry James, Balzac ou Zola exploraient dans leurs romans le passage d’une hiérarchie et d’un cosmos prémodernes à une société gouvernée par le marché et l’argent, Houellebecq examine l’avènement d’une société régie par la liberté sexuelle : la consommation, les rapports sociaux et la politique sont tous, d’une certaine manière, imprégnés d’une sexualité qui déséquilibre les arrangements sociaux « classiques ». Et il y a plus encore : dans l’univers fictionnel de Houellebecq, le futur (et la fin) de la civilisation occidentale réside dans la (dé)régulation de la sexualité.

Eva Illouz, La fin de l’amour, Seuil, 2020, p. 306

Dans son volumineux essai, Eva oscille entre deux positions qu’elle ne veut pas reconnaître comme contradictoires. D’un côté son travail d’enquête sur la précarité des relations humaines l’oblige à constater — comme Michel, mais avec un quart de siècle de retard — l’insécurité affective de ses contemporains, leur désarroi croissant et l’impossibilité de l’amour dans une société centrée sur la consommation, de l’autre elle ne peut remettre en question l’absolue liberté des individus à consommer de la relation sans s’y engager, et encore moins le rayon vedette du grand supermarché de l’individualisme : le féminisme.

Être privé de sexualité et d’intimité sexuelle, c’est, comme nous l’a montré Houellebecq dans L’extension du domaine de la lutte il y a une vingtaine d’années, être privé d’existence sociale. Alors que pour certains la sexualité est le terrain où s’exerce pleinement la liberté, pour d’autres elle donne lieu à des expériences d’humiliation et d’exclusion « involontaires » (et forcées).

Ibid., p. 312

Là, elle parle des incels. Elle explique avec insistance que ce sont des garçons pas bien du tout, violents (au moins l’un d’entre eux), mais qu’il est quand même utile de les étudier. C’est sans doute embarrassant d’admettre qu’un écrivain misogyne, anti-féministe, réactionnaire, etc. ait pu sentir et décrire le naufrage des relations humaines dans « les eaux glacées du calcul égoïstes » bien avant les sociologues et leurs piles d’enquêtes myopes. Mais il faut rester convaincus que les femmes sont les premières et principales victimes du phénomène, parce qu’il serait inconcevable de voir les hommes autrement que des dominants exerçant leur pouvoir lubrique sur des millions de pauvresses cherchant éternellement la sortie du « patriarcat ». Sait-elle que plus d’un quart des Américains de moins de 30 ans avouent être puceau ? Que les données des applications de rencontre démontrent l’impitoyable sélection des garçons par les filles, et non l’inverse ? C’est sans importance. Elle trouverait instantanément une rationalisation pleine de vocabulaire sophistiqué pour évacuer ces faits embarrassants et remettre la discussion dans le bon sens : les femmes sont opprimées, les hommes sont oppressants. Aucun hamster n’est aussi puissant que le hamster d’une sociologue.

Les équivalents féminins des incels sont les « ménagères de la suprématie blanche » qui rejettent la liberté et l’objectivation sexuelle des femmes au nom de valeurs familiales et des rôles de genre traditionnels. Leur rejet de la liberté et de l’égalité sexuelles joue dans le phénomène de la suprématie blanche un rôle important, même s’il est moins visible et moins souvent abordé. En effet, le capitalisme scopique crée de nouvelles formes d’inégalités sociales entre ceux qui sont dotés d’un capital sexuel et ceux qui ne le sont pas ; il crée aussi de nouvelles formes d’incertitudes et de nouvelles formes de dévaluation (des femmes en particulier) ; toutes ont de fortes répercussions sur le lien social. Parce que la sexualisation de l’identité féminine ne s’est pas accompagnée d’une véritable redistribution du pouvoir social et économique et parce qu’elle a en quelque sorte renforcé le pouvoir sexuel des hommes sur les femmes, elle fait du patriarcat traditionnel quelque chose d’attrayant.

Ibid., p. 314

Là, vous voyez, le « pouvoir sexuel des hommes » s’est renforcé. Enfin, surtout pour les 5 % jugés désirables par les consommatrices. Les autres… Quels autres ? Ah, ceux-là… Les suprémacistes blancs, misogynes, anti-féministes, réactionnaires et frustrés ? Peut-être que s’ils militaient pour une plus grande « redistribution du pouvoir social économique » en faveur des femmes, au lieu de lire du Houellebecq, on leur accorderait un peu d’attention. Ou peut-être pas. Ne soyez pas trop exigeant.

Eva ne prend pas assez au sérieux son concept de « capitalisme scopique ». Qui dispose d’un capital sexuel ? La plupart des jeunes femmes dans leur période de plus grande fertilité. Qui n’en dispose pas ? La plupart des hommes. Avec la maturité, ils peuvent compenser quelque peu cette « dèche scopique » en accumulant du capital éducatif, des revenus, un statut professionnel, de l’épargne, du capital l’immobilier… mais ce sont des monnaies dévaluées sur le marché sexuel. Même quand le capital sexuel déclinant d’une femme croise le capital économique progressant d’un homme, le résultat n’est pas un désir authentique. Juste un échange de service. « Tu ne représenteras jamais, Raphaël, un rêve érotique de jeune fille. » Ni même de femme mûre. Le désir ne s’achète pas. L’amour non plus, mais il se cultivait autrefois. Quand la limitation des choix et la stabilité des relations résultantes lui laissaient le temps de pousser. Oui, c’est réactionnaire. Mais alors, pourquoi n’aimez-vous pas les conséquences du progrès, Mesdames ? Toutes ses conséquences. La liberté d’être évaluée telle une marchandise comme la liberté d’évaluer l’autre tel une marchandise. La liberté d’être jetée comme la liberté de jeter.

Je veux souligner, sans aucune ironie, que le livre d’Eva Illouz est fort intéressant et complémentaire — sur le mode intello — de l’œuvre de Michel Houellebecq. Si l’on filtre le style ampoulé propre au monde universitaire (pour maintenir sa distinction bourdieusienne, sans doute), les longues circonlocutions pour ne pas sembler trahir sa chapelle politico-militante, et les biais féminins-féministes qui chez une sociologue ne sont que de la ponctuation, elle montre fort bien l’incompatibilité entre des liens affectifs fiables et fructueux, et la liberté totale des individus au sein d’un marché ayant entièrement englouti la société. Là où Houellebecq faisait, sans trop s’en soucier, de la sociologie par le roman, Eva se trouve obligée de consigner tardivement les mêmes constats, malgré sa répulsion idéologique et son solipsisme féminin. Appelons cela de la sociologie involontaire, pour faire pendant au célibat involontaire.

Vers la fin d’Extension du domaine de la lutte, le narrateur est interné. À voir les réseaux sociaux, les médias, la faune politique et le militantisme contemporain, on jurerait que Houellebecq a eu du flair même sur ce point : l’Occident est désormais un vaste hôpital psychiatrique. La dépression et l’angoisse sont générales, les cas extrêmes renient leur propre sexe.

À peu près à la même époque, je commençai à m’intéresser à mes compagnons de misère. Il y avait peu de délirants, surtout des dépressifs et des angoissés. […] L’idée me vint peu à peu que tous ces gens — hommes ou femmes — n’étaient pas le moins du monde dérangés ; ils manquaient simplement d’amour. Leurs gestes, leurs attitudes, leurs mimiques trahissaient une soif déchirante de contacts physiques et de caresses ; mais, naturellement, cela n’était pas possible. Alors ils gémissaient, ils poussaient des cris, ils se déchiraient avec leurs ongles ; pendant mon séjour, nous avons eu une tentative de castration réussie.

Michel Houellebecq, Extension du domaine de la lutte, 1994
  1. UHAM

    Magnifiques extraits (ceux de Houellebecq). M’en vais regarder ça de plus près. Dingue que ça a été écrit il y a 30 ans.

    En rapport avec le second : L’amour, il faut l’idéaliser. En faire quelque chose de rare, de précieux. Pas un produit de grande consommation. Ce sont des fraises blanches, pas des radis.

Write a Comment

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *